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32, rue aux Juifs Un dialogue

Chris Van Camp

Deux acteurs, un vieil homme et une jeune femme, s’adressent tous deux à leur public. Ils parlent l’un à côté de l’autre et se complètent.

Marcel
Pas grave. Une simple bosse, rien de plus.

C’est sans doute à cause de la chaleur dehors et de la transition un peu brusque vers la tiédeur dans la cathédrale. Et puis, il y a aussi ce labyrinthe. J’ai peut-être un peu abusé de ses dessins tortueux ces dernières semaines.

Isis
Il te rendra fou, Marcel.


Marcel

Isis ne comprend pas le devoir de recherches du scientifique. Elle ne comprend pas qu’il faut retourner le moindre caillou, suivre la moindre trace pour ensuite les remettre en question. Elle n’aime pas trop les faits non plus. Elle n’y croit pas, dit-elle. Elle est jeune et gourmande, elle préfère garder toutes les options ouvertes.


Isis

J’avais un peu pitié de lui. À cause de sa façon d’être assis là, vaincu. Le coude appuyé sur la table de cuisine et la tête reposant dans sa main. Le grand pansement sur son front le rendait si fragile. Pas grave, dit-il. Il avait fait une chute dans la cathédrale. Le sol y est ciré par les siècles, même les semelles en caoutchouc les plus robustes n’y suffisent pas. C’est qu’il ne fait pas attention non plus où il met les pieds quand il se perd dans sa course obsessive à travers ce labyrinthe. Râlant sur les enfants qui en font un jeu. Irrité par les touristes New Age qui y exécutent des rites bizarres. Je me fais du mouron, moi, pour ce sexagénaire chutant si douloureusement alors qu’il était en pleine concentration. Marcel. Le professeur émérite Marcel Manievski.

Que reste-t-il de cet homme flamboyant qui m’a ouvert les portes de l’univers ?


Marcel

Pourquoi l’ai-je emmenée ici ? Elle prétend que la fatalité l’a imposé, que je ne pouvais faire autrement. Que je l’aime. Que je m’abreuve à sa jeunesse. Moi ? Moi qui serais capable de tomber amoureux d’une madone millénaire ?

Mais peut-être était-ce l’air dans la crypte qui me faisait tourner la tête. Au bout du compte, cet espace étouffant est depuis des siècles le refuge de ceux qui souffrent de tout ce qu’un misérable peut traîner comme saloperies sous la peau. Pour beaucoup, ce fut même le terminus. Ils y ont attrapé la crève, se sont mis à délirer, à puer… tout ça dans l’espoir que la madone noire aux yeux clos intercède en faveur du salut de leur âme. Tant d’infortune et de pourriture ne se neutralisent point à l’aide d’un désodorisant ou de savon de Marseille.


Isis

Nous pensions tous les deux que cet été à Chartres donnerait un nouvel éclairage sur les choses et… sur nous. Mais la seule chose qui l’intéresse ici est cet éternel tripatouillage dans des cryptes et des cachots où il s’enfonce précisément pour trouver la lumière !
Pauvre homme !


Marcel

Isis ! La troisième en partant de la droite au deuxième rang de l’auditoire. « Tu t’appelles réellement comme ça ? Tes parents étaient d’anciens hippies ? Des archéologues ? Des égyptophiles ? » Isis ! Et voilà qu’elle était simplement assise sur un banc d’école, les yeux levés vers lui. Était-il possible d’être davantage prédestinée à étudier l’histoire ? Mais elle haussait les épaules. Elle aurait préféré Iris, ou Luna, par exemple. Il est rare que les enfants aiment leur prénom. Avec un nom comme Isis, on ne devient de toute façon pas caissière… Isis est une des divinités féminines les plus anciennes et les plus importantes de l’Égypte antique. Elle y était considérée comme la patronnesse de la famille, de la fertilité des femmes, de la médecine et de la magie. Isis et son frère jumeau Osiris, nés du dieu de la terre et de la déesse des cieux, se marièrent et devinrent les souverains du cosmos égyptien. Jusque loin dans l’ère romaine. Géographiquement aussi, le culte d’Isis était très répandu. On a découvert d’anciens temples d’Isis tant sur les rives du Danube que de la Tamise. Le mythe d’Isis a continué à résonner dans la mythologie et le symbolisme de l’ère chrétienne. La façon dont est souvent représentée la madone avec son enfant ressemble manifestement beaucoup aux innombrables représentations d’Isis avec Horus à son sein. Marie a d’ailleurs repris de nombreux épithètes d’Isis : Siège de la Sagesse, Étoile de la Mer, Reine des Cieux…


Isis

On se connaît depuis quinze ans. Lui au milieu de la quarantaine, moi une jeunette de vingt ans. Lui mon prof, moi sa page vierge. Il était tellement plus passionnant que les autres. On partageait un humour que personne d’autre ne comprenait. Des jeux de mots, des enjeux linguistiques, des combats de plume… et par-dessus tout, la passion. Jusqu’à ce qu’il commence à se sentir traité injustement, ignoré, anachronisme vivant. Jusqu’à ce qu’il déclare la guerre à son époque et à la terre entière.


Marcel

J’étais là ce matin à fixer au-delà du raisonnable la sculpture séculaire. Comme le plus banal des pèlerins, je suppliais d’obtenir une réponse. Il y a tant de références à Isis… pas les miennes mais celles d’Osiris. Tant de ressemblances avec le culte originel en Égypte, mais si peu de preuves décisives. Parfois, j’envie ceux qui croient tout simplement, qui n’ont rien à examiner ou à prouver. Je me sens si las de vouloir savoir.

Je n’aurais pas dû me laisser distraire. Cela m’a pris au moins deux semaines avant que j’aie réellement entamé mon travail ici. Aveuglé, je suivais aveuglément Isis. On se baladait, on s’installait aux terrasses, on buvait et mangeait plus que de raison. On faisait les magasins, imaginez-vous ça ! Moi, me faisant recruter par l’armée de maris au regard ennuyé et triste, postés en attente près des cabines d’essayage. « Oui, c’est joli, non, celle-là te va mieux. Tu sais quoi, prends-les toutes les deux ! » Je n’en avais rien à foutre de ces frivolités ! Mais bon, elle prétendait que notre relation avait de temps en temps besoin de telles banalités. Qu’aurais-je pu dire ? Je vois comment de jeunes vauriens la regardent, comment sa simple apparition porte leur sang à ébullition.

Je vois comment elle se vautre dans ces regards comme une chatte en chaleur. Et je sais aussi combien ça lui coûte d’exécuter les rites de notre vie commune. Nous donner le bras, partager le journal, ses mains me massant les épaules, moi fermant la fermeture éclair de sa robe rouge, une petite caresse dans mes cheveux, mes doigts sur ses lèvres, un rapide baiser avant de nous endormir. Chaque jour, il lui en coûte davantage d’exécuter toutes ces actions de notre vie commune. J’ai peur de la répulsion que je provoquerai auprès d’elle. De la haine inévitable.


Isis

Un banal démon de midi, j’aurais pu comprendre. Une moto devant la porte, des fringues trop branchées et une requête de bien vouloir teindre ses cheveux grisonnants. Je me serais attendrie et laissée entraîner avec une petit air moqueur devant tant de résistance au caractère fugace du temps. Mais cette ère d’amertume hypothèque aussi ma vie à moi. Je crève de son négativisme, de son éternelle répugnance envers tout et tout le monde. Je me sens m’étioler sans la moindre ondée d’espérance, m’éteindre précocement par manque d’oxygène puisqu’il consomme tout sous la cloche dans laquelle nous vivons.


Marcel

Elle fait tellement son possible pour ne pas lâcher. Je suis si vide. Je n’ai plus rien à lui offrir que du temps d’arrêt. C’est pourquoi je cherche la force, la nouvelle étincelle spirituelle permettant de vivre à nouveau dans la joie. La joie serait encore quelque chose à partager. Pour l’instant, on ne partage plus rien sinon le petit F2 de la rue aux Juifs.


Isis

Cette chute est vraiment mal tombée. En le disant ainsi, cela paraît d’une telle évidence : les événements pénibles ou douloureux tombent toujours mal. Mais là, c’est bien plus complexe que cela, une question de mauvais timing. Je me sens coupable. Raisonnablement, c’est totalement ridicule, mais il n’est pas rare que ma réflexion magique s’emmêle les pinceaux quand il s’agit des liens entre cause et effet.

Vous connaissez ce phénomène naturel qu’à côté de chaque plante vénéneuse pousse aussi l’antidote ? C’est arrivé ainsi. Fabrice… était une bouée de sauvetage, rien de plus, sur laquelle j’ai trébuché derrière la cathédrale, sur la pente raide du labyrinthe de gazon. Marcel venait de me casser les oreilles pendant trois heures en pérorant sur le symbolisme de la rose et j’étais au bord de l’épuisement…


Marcel

Dans les cultures anciennes des régions méditerranéennes, la rose était dédiée à Vénus ou Aphrodite et c’est la raison pour laquelle certains établissent un lien avec la sexualité féminine. Mais Vénus – ou Aphrodite – représentait bien davantage que le sexe ou la sexualité. Représentant aussi l’amour romantique et l’amour à différents degrés, elle ne désignait certes pas exclusivement l’acte charnel. Elle portait Eros en son sein, mais aussi un peu d’Agapè. En tant que signe de l’amour romantique, la couleur de la rose prenait alors de l’importance. L’ancien symbolisme des couleurs de la rose était plus simple qu’aujourd’hui, car le langage de la rose inspiré par le romantisme est devenu de plus en plus complexe au fur et à mesure que la palette de nuances s’enrichissait chez le fleuriste. Les premiers chrétiens et ceux du moyen âge ne connaissaient que quatre couleurs de roses : la blanche pour l’amour innocent ou pur, la rose pour le premier amour, la rouge pour l’amour vrai et la jaune pour dire oublie-moi, c’est fini.


Isis

… et c’était loin d’être fini. Il déclame encore toujours comme il le faisait jadis dans l’auditoire. Seulement, je ne suis plus que la seule à écouter. Écouter ? Je connais ses histoires et ses théories sur le bout des doigts. Je regarde les endroits et les détails qu’il pointe. Je hoche la tête quand il interrompt son exposé en quête d’un signe d’approbation. Parfois, à sa demande, je finis une de ses phrases.

Je sens les regards des passants, j’entends les commentaires. On dégage comme un air d’inceste, je le sais bien. Le monsieur vieillissant au visage tanné creusé de rides, à l’imper nonchalamment jeté sur les épaules, et la jeune femme dans la trentaine en robe d’été. Voilà le revers de la médaille, de cette belle médaille dont je fus honorée jadis : la chouchou du prof. Maintenant, je dois le partager avec son médecin, ses maux divers, les femmes dans ses livres historiques. De plus en plus.


Marcel

Mais ce qui importe dans la rose par rapport à Marie, c’est l’épine. Il était communément admis – sans la moindre référence biblique – que dans le jardin d’Eden, roses et rosiers n’avaient point d’épines. Par conséquent, la représentation d’un rosier dans l’entourage de la Vierge, en particulier de la Vierge avec l’enfant, faisait indubitablement référence au paradis.


Isis

C’est ainsi que je m’imagine l’enfer. Plutôt froid que chaleureux. Ce ne sont pas les flammes mais la désolation et l’absence totale de perspective qui entraînent vers l’abîme. « Serait-il possible que je déprime ? » Je ne l’ai pas dit consciemment à Marie, une amie à qui revenait tout le mérite d’une conversation qu’elle tentait depuis deux heures d’entretenir avec moi, c’est sorti comme ça… Déprimer ? Marie s’est esclaffée, elle pouffait de rire. Comme si je venais de découvrir scandaleusement tard que le Père Noël n’existait pas. Tant de naïveté fait apparemment tordre de rire. Elle n’arrivait pas à se reprendre, elle se moucha le nez, eut encore quelques petits coups de rire et prit sans transition un ton particulièrement sérieux : « Tu as un besoin urgent de changement d’air ! » Partir à Ibiza et sortir en boîte à y perdre la boule avant qu’on soit trop vieilles ou traverser l’Italie à Vespa vêtues de jupes outrageusement courtes. Apprendre à danser le tango à Buenos Aires, enlacées à un de ces danseurs nocturnes sentant le tabac. Partir au secours des enfants des rues à Bogota, aller empêcher l’abattage de la forêt amazonienne… Marie estimait qu’il était urgent d’entreprendre un truc pour que je retrouve le goût de vivre. Sous peine de mourir intérieurement à petit feu ce qui, à son avis, avait déjà visiblement commencé.

Mais ce fut Chartres… avec lui.


Marcel

C’est Marie qui fit démarrer le processus de notre retour au paradis, vers l’endroit où les roses sont sans épines. Par là, la rose devint le symbole, une indication si on préfère, du rôle de Marie dans le salut de l’homme. Sa rose devint un signe de grâce et c’est ainsi que fut créée la rosace à la gloire de Marie en tant que mère.


Isis

Et il continue de parler. Pas de sonnette pour lui, ses cours durent une éternité. En plus, je connais tout le livret par cœur. Ce qui ne m’empêche pas de redoubler éternellement, comme une damnation. Sa démonstration mariale suscite les pires instincts en moi. Je me mords la lèvre pour ne pas l’insulter. J’enfonce mes poings fermés au fond de mes poches pour ne pas le battre. Arrête ! Arrête ! Espèce de vieux radoteur déphasé. Les mots me font mal dès qu’ils se forment dans ma tête. Ils se démènent comme des crapauds venimeux qui tapent de leurs bouts de doigts arrondis sur les parois de mon crâne. Il faut que je sorte. De l’air !

De la lumière surtout !


Marcel

Isis me tourne le dos. Sans rien dire. Elle court comme une forcenée. Tout droit vers la sortie latérale. En passant, elle se cogne à de petites vieilles ou à des Japonais n’ayant d’yeux que pour l’objet à photographier. Personne ne la retient. La voilà partie. Les gens me fixent comme si c’était moi le coupable. J’ai dû la bouleverser terriblement. Alors que je ne partageais que de jolies choses avec elle. Des idées, de la science. Je décide de ne pas la suivre. Je ne peux pas. Mes jambes pèsent des tonnes. Ma colonne vertébrale semble partir en miettes. Une chaise. Un moment.


Isis

L’air frais me fait du bien. Comme si je respirais la vie même. Je cours, non, je sautille. Je remarque pour la première fois combien les terrasses derrière la cathédrale sont avenantes. Il y a des gens qui lisent, des couples tendrement enlacés contre les murs séculaires, qui s’embrassent de temps en temps selon que l’envie leur en prend. Quatre copains boivent du vin et jouent à la pétanque. Avec un bonheur enfantin, je descends les étroits escaliers. Terrasse après terrasse, plus avant dans la vallée. Toujours plus loin de sa cathédrale à lui. De plus en plus vite, jusque sur la pente à côté du labyrinthe en pelouse. La pente est raide, mes pieds m’emportent, comme ensorcelés. Mes bras moulinent. Je crie, j’en suis sûre. Et juste au moment où je risque de m’écraser, il est là. « Oh, oh, accident ! » Un beau jeune homme m’attrape pour m’arrêter. On fait ensemble la culbute avant de se retrouver par terre. Cette chute enfantine et chaotique le fait rire. Je ris avec lui, fût-ce plutôt de honte. Des brins d’herbe verts dépassent de mes cheveux, j’ai les genoux égratignés. Le talon d’une de mes sandales s’est détaché et ma jupe est toute de travers. J’essaie désespérément de me refaire tant bien que mal une beauté. Le jeune homme remonte un bout sur la pente et cueille mon sac qui a été catapulté sur la pelouse. « C’était quoi, cette action kamikaze ? Je m’appelle Fabrice, votre sauveur. » Il me tend la main en riant. Je sens ma réaction un peu fruste, je ne reconnais pas d’emblée les codes de la rencontre civilisée. Quelque chose hors de moi me propulse. J’ignore sa main et lui donne une bise sur la joue. « Merci ! Je m’appelle Isis. » Isis, marionnette de la folie.


Marcel

« Pardon ! » Je barre involontairement la route au prêtre qui se rend vers le bizarre petit espace de confession. Je n’ai pas d’autre mot pour le désigner. Entre deux confessionnaux a été aménagée une petite pièce peinte en bleu clair avec une grande fenêtre. Elle a l’air d’une maison de poupée. Le prêtre y pénètre et allume la lumière. De manière routinière, il accroche son manteau au porte-manteau et s’installe à la petite table. Il feuillette le journal abandonné par le prêtre de garde qui l’a précédé. Un homme au boulot. Ça ferait partie de la nouvelle ouverture de l’église ? On pense gagner des âmes en faisant étalage d’une certaine familiarité ? Il écarte le journal et se plonge dans la consultation de son portable. Le tableau évoque un auteur en séance de signature pendant une foire du livre : ne voyant venir personne, il doit bien se donner un air derrière son tas de livres invendus. Monsieur le curé n’y réussit pas vraiment. J’ai un peu pitié de lui. Nous sommes tous les deux sans emploi. Moi sans élèves, lui sans pécheurs repentants.


Isis

Je me balade en ville avec cet homme étranger. Nous passons de la partie riche en histoire appartenant à Marcel à l’animation et la convivialité de la ville haute. Personne ne s’étonne. Nous prenons un kir à une terrasse sous les arbres. Fabrice est pianiste de jazz à Lyon, mais présentement sous contrat pour le festival d’été de Chartres. Il joue demain avec son propre trio. Il a la parole facile et spontanée, je fais la coquette et je le sais. Je fais semblant de l’écouter attentivement, je tripatouille mes cheveux et me demande comment ce serait de vivre avec lui. Le kir ne rate pas ses effets. Fabrice caresse ma joue. J’ai du temps devant moi ? C’est ce que je me demande, moi aussi. Qu’ai-je d’autre, en fait, hors cette tristesse incommensurable qui remplit mon vide avec du rien ? Il m’embrasse. Autrement que Marcel. Les hommes désapprennent au fur et à mesure à embrasser. Fabrice est jeune encore, il m’embrasse en plein sur la bouche. Goulûment, passionnément. Il paie et me prend par la main. L’ardeur soudaine et la hâte nous poussent à travers le labyrinthe de ruelles. Il m’entraîne vers l’appartement sous les combles qu’il occupe pour la durée du festival d’été. Il y fait chaud. Je me suis rarement sentie aussi bien venue.


Marcel

Il ne me reçoit pas dans la petite pièce conviviale. Il me condamne à une génuflexion démodée dans le cagibi attenant en bois sombre. J’ignore pourquoi. Alors qu’il y a à peine un instant, je l’observais encore en pleine lumière comme s’il avait été un bonobo au zoo, nous sommes maintenant séparés par un treillis très fin. L’ouverture ecclésiale a ses limites. Je respire l’odeur de la cire. Je me trouve projeté en arrière dans le temps. Je suis de nouveau le petit garçon qui ne comprenait même pas le concept de péché. Le prêtre marmonne un truc et puis il écoute. La parole me revient. Nom de Dieu, mais c’est une aberration ! Qu’est-ce que je fous là ? Moi qui méprise l’embrouillamini des psychologues. Moi qui, mis à part un bon vin, refuse de partager quoi que ce soit avec des amis… je suis sur le point de passer aux aveux envers un parfait étranger ? Je déglutis, ma bouche est sèche. Les paroles grincent comme un vieux parquet : « Je n’ai pas le droit de la garder en otage. Je la rends malheureuse et j’en suis conscient. Je suis en train de l’affamer émotionnellement… »


Isis

Je contemple la ville de haut. Jouissant du danger, je m’appuie sur la balustrade décrépite du petit balcon. Fabrice est derrière moi. Ses mains caressent mes contours. Les doigts agiles du pianiste interprètent une partition pour tous mes sens. Je me contente de recevoir. Je garde le regard fixé droit devant moi. Peut-être de peur de me perdre corps et âme en fermant les yeux. J’ai l’impression que mon regard porte jusqu’à Paris. Il m’embrasse dans le cou. Mes mains se raidissent sur la balustrade. Je suis incroyablement consciente de ce qui se passe. Pas une seule parcelle de mon corps n’a envie de l’arrêter. Ses mains pétrissent doucement mes seins. J’ai un peu honte de mon soupir de délivrance. Une main relève ma jupe et poursuit le chemin de mon désir. Je veux tout. Tout et tout de suite.

Il me soulève comme si j’étais une mince poupée et ses bras me portent sur une vague jusqu’au lit défait. Il écarte avec soin les cheveux de mon visage pour l’examiner de près. Il rit. Je l’embrasse comme une naufragée. Ses doigts font des arpèges sur ma colonne vertébrale. Nous faisons l’amour comme le font des amants tout neufs, fascinés réciproquement par nos corps pas encore familiers. Totalement abandonnés mais en même temps inquiets que tout puisse se terminer tout à l’heure.


Marcel

Je baigne dans la culpabilité. Je me sens le voleur de sa jeunesse, le démolisseur de son impétuosité. Je lui ai dénié l’enfantement. Comme pour un bonsaï, j’ai rogné sa féminité. De temps en temps, un marmonnement monte de derrière la grille. Un grognement de désaccord qui refuse de reconnaître une culpabilité dans ma confession. Comment un homme pareil, ayant prononcé des vœux inhumains, serait habilité à comprendre mon deuil ? J’ai entraîné quelqu’un dans mon obstination, mon entêtement, ma négation de la vie même. Ça me rend triste. Je ne veux pas d’un pardon nonchalant sans réelle compréhension. Je m’échappe de l’oppression de cet isoloir. J’abandonne l’ombre marmonnante à sa solitude. La tête me tourne. Quelque chose me pousse vers le centre du labyrinthe… Je ne prends pas le cheminement balisé, j’avance droit vers le cœur. Et c’est là que… comme si j’avais été frappé par la foudre. J’entends hurler des gens. Je sens mon corps s’effondrer, mes genoux craquent sur le sol. Ma tête fatiguée accuse l’impact des pierres froides. Après s’installe un calme plat.


Isis

Je contemple avec étonnement l’homme de type méridional qui dort à mes côtés. Je ne le connais pas et tout cela me semble néanmoins si familier. Tout s’est déroulé d’après un scénario séculaire. Un homme désire une femme et elle s’abandonne. Totalement. J’en ai encore des fourmillements sur la peau. Ma mémoire peut reconstituer sur-le-champ toutes ses caresses. Vivement même. Il a été ferme et tendre en même temps. Je n’ai encore jamais couché avec un homme qui me soit totalement étranger. Vaudrait-il mieux que je m’en aille avant qu’il se réveille ? Dois-je laisser un mot ? Je n’ai pas la moindre idée de la suite à donner à cette histoire. Je glisse doucement hors du lit. Ou plutôt : j’essaie. Sans ouvrir les yeux, il m’attrape par le bras et me ramène tout contre lui. Il m’embrasse et me dit combien je suis belle et bonne. Ses mains me caressent. Je sens comment il reprend possession de moi. Je ne résiste pas, susurrant tout au plus qu’il faut que je m’en aille… Il ne m’entend pas, sentant seulement combien je demeure docile. Ceci est une fête pour mon corps et mon âme. Ne pas réfléchir…


Marcel

Une lingette humide à l’odeur pénétrante de citron me ramène parmi les vivants. À contrecœur. C’est une merveilleuse ivresse que de se sentir partir. Si la mort ressemble à ce vide dans lequel on glisse en s’évanouissant, je suis presque impatient de voir arriver la camarde. « Il revient, le pauvre homme. Il est seul ici ? » Quelques dames endimanchées d’un certain âge sont penchées au-dessus de moi. Un angle pas très flatteur. Elles doivent avoir approximativement mon âge, pleines de bonne volonté et débordant de sollicitude. Il faut m’arracher de leurs griffes. Voilà l’abbé. Il écarte la grappe d’infirmières d’occasion et m’aide à me relever. Bras dessus bras dessous, nous progressons vers une niche où je peux m’asseoir. C’est peut-être sa propre petite place au soleil. « Ne vous enfuyez pas ! » Il le dit d’un ton sévère, le doigt levé en guise d’avertissement. Je ne bouge pas. La petite brise me fait du bien. Il revient presque aussitôt avec une boîte de secours cabossée. À la manière du médecin ayant raté sa vocation, il entreprend de me remettre en état. Ce n’est que maintenant, en voyant les cotons, que je me rends compte que mon visage était couvert de sang. Le désinfectant me brûle, j’essaie de refouler la douleur. Avec le plus grand soin, il découpe le plus grand pansement imaginable et l’applique sur mon front. Pendant toute l’opération, il n’arrête pas de me fixer. Il tente de savoir comment je vais. Tout va bien, ou du moins, mieux. Il se penche en avant jusqu’à presque toucher mon oreille. De façon posée et discrète, selon un art que seul maîtrise le clergé chevronné, il m’impose la pénitence en me donnant l’absolution : « Rends-lui sa liberté et ta culpabilité disparaîtra. » Il a posé une main paternelle sur mon épaule. Il prend congé et disparaît. J’entreprends le voyage vers la rue aux Juifs, pas à pas.


Isis

Le soleil ne pose plus ses rayures à travers les volets du balcon. Il faut que j’y aille. Marcel ! Il ne sait pas où je suis. On est toujours ensemble pour le dîner, il doit commencer à avoir faim. Avec application, je cueille mes vêtements éparpillés par terre. Soudain, la honte particulière de se sentir évincée du paradis, me tombe dessus. Dans la petite salle de bain, je me reconstruis jusqu’à retrouver mon ancien moi. Mais un moi plus rayonnant, les yeux brillants et les lèvres rouges d’excitation. Je voudrais surtout m’enfuir loin d’ici, courir avant de m’arrêter quelque part pour retrouver mon souffle et ma raison. Mais Fabrice fait obstacle à tant de lâcheté. En voulant fuir, je tombe tout droit dans ses bras. « Je veux te revoir. Vraiment. Ce n’était pas seulement… tu sais… c’est un commencement, Isis, pas une fin. » Il me donne son numéro de téléphone. « Tu appelles. Moi, j’attends. Demain, on joue sur la place des Épards, je te verrai là. » On s’embrasse, je suis submergée de confusion, de culpabilité et de désir. Rester, maintenant, ne plus jamais passer par la case départ…. Ce serait si simple.


Marcel

Isis entre en trombe. Elle a l’air hirsute, elle me regarde comme un animal anxieux. Ma blessure à la tête n’est pas faite pour la rassurer. Elle demeure à distance tout en portant les mains devant la bouche. Trop tard, il n’y a plus rien à cacher. Ni ma vulnérabilité derrière le pansement, ni sa bouche encore rouge de baisers derrière ses mains.

 

Pour la première fois de cette lecture, les acteurs se regardent et s’adressent directement la parole.


Marcel

Ce n’est pas grave.


Isis

Tu es tombé ?


Marcel


Je ne sais pas exactement, je sais seulement que je veux rentrer.


Isis

Tout d’un coup ? Tu veux que je fasse nos valises ? Et ton boulot ? Comment feras-tu pour ton boulot ?


Marcel

Je ferai ma valise. Toi, tu restes. Il te reste six semaines dans cet appartement. Ne me rends pas les choses plus difficiles encore, tu veux ?


Isis

Pourquoi le ferais-je ? Peut-être devrions-nous…


Marcel

Isis ! Il n’y a plus de ‘nous’ ! Aie au moins un peu de respect pour moi et ne me raconte pas de salades ! Je vois ce que je vois. Je le flaire, je le sens !


Isis

Ce n’est pas ce que tu penses.


Marcel

Nom de Dieu ! Tu pourrais au moins m’épargner les clichés.

 

Isis s’adresse au public.

 

Isis
Marcel ne me regarde pas. Il reste assis à la table de cuisine, abattu. Intouchable. Pétrifié dans sa solitude fondamentale. Je n’ose pas m’approcher.

 

Isis se tournant vers Marcel.

 

Isis
Marcel, je ne veux pas te faire de mal.


Marcel

C’est la fatalité qui a frappé, Isis, pas toi.


Isis

J’ai tellement fait mon possible, Marcel, mais à la longue, je ne savais plus où puiser la force…


Marcel

Maintenant tu le sais, Isis. Laisse-moi, prends soin de toi.


Isis

Et comment ? Tu penses que ça fait partie d’un plan ?


Marcel

Non, je ne te suspecte pas de ça. Dans ce cas, tu n’aurais pas eu l’air si ostensiblement heureuse.


Isis

Que dois-je faire ?

 

Marcel s’adressant au public.

 

Marcel
Elle glisse à genoux à mes pieds. Ma raison me dit que la réponse normale au stimulus émanant d’elle serait de passer une main réconfortante dans ses cheveux. Mais ma main refuse. Elle refuse d’aller là où d’autres l’ont précédée. Je suis un homme de chair aussi, pas uniquement d’esprit et de raison. Je m’efforce de maîtriser mes tremblements. Mon Dieu, combien de fois au cours des dernières années ne me suis-je pas imaginé cet instant inéluctable ! Mais le voici donc… et il est tout à fait différent. Je me suis embrouillé dans trop de questions.

 

Isis s’adresse à Marcel.

 

Isis
Et je fais quoi maintenant, Marcel ?


Marcel

Tout ira bien, Isis. C’est toi qui as toutes les réponses, pas moi. Moi, je t’ai seulement fait faire des détours, en t’éloignant toujours plus de ta vérité.


Petit air jazzy… Isis regarde une dernière fois Marcel et puis s’en va. Marcel demeure abattu, tête baissée.

 

Marcel
‘xcuse-moi.

 

 

 

Traduit du néerlandais par Michel Perquy

 

Michel Perquy traduit du et vers le français. Il est né à Bruges (1943) et a étudié les langues romanes à la KULeuven, après ses humanités gréco-​latines. En tant que professeur de français, il était très actif dans le théâtre de son école et, dans cette optique, il a commencé à traduire (Boris Vian, Molière, Giraudoux, René Girard). Ensuite, il a été nommé directeur adjoint de la Maison des Etudiants belges à Paris et il a continué à développer ses activités de traduction (www.perquy.net). Actuellement, il habite à Bruxelles. Traduire et peindre (www.oparijs.eu) sont ses activités principales.