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Le Maître Utrecht

Davide Longo

Le premier mot qu’il leur apprenait à écrire était : chien. Le deuxième : paix. Ils devaient l’écrire dix fois par jour, en lettres cursives et en majuscules, et le prononcer avant d’aller dormir et à peine réveillés. Le dire, au lieu de “ Bonjour Maître ”, quand ils entraient en classe et à la place de « Au revoir, Maître » avant de quitter l’école.
        Les troisième, quatrième et cinquième mots étaient : leur prénom, voyage et cheval. Puis venaient : Utrecht, canaux, fleurs, montagnes, Suisse, oiseaux, Allemagne, maître, ancêtre, Hollande et le verbe être au présent et au passé simple. Les verbes avoir et vouloir n’ont pas besoin d’être enseignés, disait-il, parce que, comme la mauvaise herbe dans le potager, ils poussent tout seuls.
        En octobre, il leur apprenait à lire l’horaire des bus et à distinguer les races de chiens ; en novembre, le cycle de la lune et à lacer leurs chaussures seuls. En décembre, le nom des arbres et à décider s’ils seraient des hommes qui se peignent ou non, à le décider pour toute la vie de manière à ne plus devoir y penser. Puis une chanson des Beatles, la différence entre une journée de pluie et une averse et les nombres jusqu’à cent. A les additionner et les soustraire. Parce que tout le monde sait se débrouiller dans la vie, disait-il, quand on connaît les races de chiens, la direction du vent, une bonne chanson et compter jusqu’à cent.
        « Mettez vos vestes, » leur demandait-il.
        « Mais Maître, il pleut dehors ! »
        En rang par deux, il les emmenait au chenil.
        « Dis-moi Luigi, qu’est-ce qu’il y a dans ce chien ? »
        « Dans celui-ci, Maître, il y a un peu de setter, de berger allemand, et de renard. »
        Ou bien ils marchaient le long du fleuve Serio, au milieu des bois d’où on apercevait les maisons du village.
        « Que sont ces nuages au loin, Penelope ? »
        « Ce sont des cumulo-nimbus, Maître. ” »
        « Et qu’est-ce qu’ils veulent dire ? »
        « Qu’un bel orage se prépare. »
        A une heure ils retournaient vers l’école, trempés de pluie ou les visages rougis par le soleil.
        « Voilà le joueur de fifre flanqué de ses rats ! » riaient les habitués du bar en les voyant passer. « Voilà Utrecht le timbré et ses musiciens, » faisaient-ils. Mais lui et les enfants les saluaient en levant la main : « Paix » disaient-ils.
        Les matières enseignées en deuxième année étaient la lecture, la géographie et la rédaction.
        Tous les jours, pendant deux heures, le Maître Utrecht lisait en classe le récit de son ancêtre, le Comte Annibale Maffei de Boglio, grand maître de l’artillerie piémontaise qui, en deux volumes, narrait son voyage de 1712 à Utrecht en tant que plénipotentiaire de Victor-Amédée II de Savoie, à l’occasion de la signature de la célèbre paix. Le Maître avait acquis le précieux ouvrage dans un hôtel des ventes de Genève et l’avait lui-même traduit du français.
Les enfants aimaient entendre parler de la façon dont le Comte Annibale Maffei avait franchi les Alpes avec deux autres fiduciaires du roi, des relais de poste, du paysage et des coutumes allemandes et puis de leur arrivée en Hollande et de leur séjour à Utrecht où ils avaient logé pendant plus d’une année dans une splendide demeure non loin de la Tour de la cathédrale. L’imagination des enfants s’enflammait en écoutant les descriptions des fêtes et des spectacles que la ville organisait pour divertir la diplomatie arrivée de l’Europe entière avec toute une suite de domestiques, coiffeurs, palefreniers, épouses, amants, enfants, intendants et dames de compagnie.
        « Mais comment était ce Comte Annibale Maffei ? Jeune ou vieux ? » demandait tôt ou tard un des enfants.
        Alors le Maître leur montrait le portrait en buste de son ancêtre, peint au début du XVIIIe siècle par un peintre anonyme piémontais de l’école française. Une toile qu’il avait achetée à une collection privée pour une somme équivalant à quelques années de son salaire.
        A la fin de l’année, le Maître Utrecht faisait exécuter à ses élèves une rédaction sur ce sujet : ‘La chose qui m’a le plus touché dans le récit du Comte Annibale Maffei, ancêtre de notre Maître.’
        L’agent de police Bram van der Drift retrouva une de ces rédactions dans la poche intérieure de la veste du Maître. Elle était signée : Pietro Gusmini, classe de CE1, année 2004.
        Rédaction : ‘ Notre Maître a eu un ancêtre appelé Comte Annibale Maffei, grand maître de l’artillerie piémontaise, ce qui voudrait dire qu’il disait à ceux qui visaient les canons où tirer et quand. Le Comte Annibale Maffei, ancêtre de notre Maître, que j’aime bien et je m’amuse à faire les choses avec lui, fit un voyage à Utrecht, qui serait la Hollande, où l’attendaient, assis autour d’une table, les rois d’Europe qui combattaient une guerre depuis de nombreuses années et avaient l’intention de la finir, mais personne ne voulait dire « C’est moi qui me suis trompé. » Même ma maman et mon papa se disputaient souvent parce qu’aucun des deux ne voulait dire « C’est moi qui me suis trompé » mais ensuite ils sont allés chez le spychologue des gens mariés, qui est différent de celui des gens toqués et le spychologue a dit : « Vous devez apprendre à dire ‘ C’est moi qui me suis trompé ! ’ Et maintenant donnez-moi deux cents euros et rentrez chez vous. » Mes parents se sont bien entendus jusqu’à l’été dernier où ils ont divorcé. Moi je vis avec maman mais c’est papa qui contrôle mes devoirs parce que, lui, il est professeur au lycée. Quand il regarde mes cahiers, il dit : « Encore cet Utrecht à la noix ! »
        Il dit que le livre du Comte Annibale Maffei n’est pas un livre d’histoire et que nous devrions lire des choses adaptées à notre âge. Moi au contraire, j’adore le livre du comte Annibale parce qu’il est plein d’aventures. Ce que j’aime le plus c’est quand il raconte les réunions que faisaient les pluviopotentiaires des rois qui se disputaient parce que un disait « Je veux la Sicile, » et l’autre disait « Des clous ! Si tu veux la Sicile, tu dois me donner un morceau de l’Amérique. » Alors un troisième disait « L’Amérique c’est pas possible, nous l’avons promise à quelqu’un d’autre, tu peux te prendre au maximum la moitié de la Hollande. » « Mais avec la flotte ? » «  Oui, avec la flotte. » « Alors ça va. » « Nous sommes d’accord, on s’arrête là pour aujourd’hui, tous à dîner chez moi ! » « Moi j’apporte les patates. » « Non, c’est moi qui les apporte. » «Toi tu t’es pris Gibraltar et Minorque, alors les patates c’est moi. Toi, apporte le vin. » « Avec ce que coûte le vin en Hollande ? Tu es fou ? Si je dois apporter le vin je veux au moins Terre-Neuve. » Et ils continuaient ainsi pendant toute la soirée, puis en général ils dansaient ou il y avait des spectacles ou des jeux avec des cartes. Une nuit, l’un d’eux mourut en tombant dans un canal parce qu’il avait trop bu. Il ne resta que la perruque qui flottait sur l’eau et ils l’envoyèrent à sa femme en disant qu’ils n’avaient pas trouvé le reste du mari.
        Mon papa dit que je ne dois pas croire ces histoires car il se les invente. Il dit qu’il n’est jamais allé à Utrecht et que peut-être ce Comte Annabale Maffei n’est même pas son ancêtre.
        Moi ça m’est égal : j’aime le tableau de son ancêtre accroché en classe et quand je serai grand, je veux aller voir si à Utrecht les gens utilisent vraiment le bateau pour faire les courses. Non pas que je n’ai pas confiance mais c’est toujours mieux de voir avec nos yeux.
        Je regrette que l’année prochaine ce ne sera plus notre Maître et qu’on lui fait faire seulement le CP et le CE1 parce qu’on dit que les enfants ensuite doivent avoir quelqu’un qui les prépare, autrement quand nous arrivons au collège, on rigole de nous avec ces histoires du Comte Annibale Maffei. Moi j’ai confiance en Vous, Maître Utrecht, et ça m’est égal qu’on se moque de vous. Quand je serai grand, même si nous sommes nés au milieu des montagnes, je serai navigateur et j’appellerai mon bateau Utrecht. Ou peut-être bien plombier, comme mon grand-père. Parce que dans la famille nous aimons l’eau. Voilà ma rédaction. Paix. ’
        Un jour le directeur convoqua le Maître dans son bureau et lui dit que les parents avaient recueilli des signatures qui l’obligeaient à le suspendre de son service.
        Le Maître Utrecht décrocha le portrait du Comte Annibale Maffei de la classe, prit les dessins que les enfants lui avaient faits et rentra chez lui. Pendant quelques jours, il fut abattu, comme le merle quand le vent balaie son nid. Il lut un livre sur les escargots, les promotions du supermarché et l’horaire des trains. Puis Le Comte de Monte-Cristo et Les Trois Mousquetaires et enfin Les Voyages de Gulliver qui firent revenir sa bonne humeur.
        Il préparait sa valise quand il entendit appeler : « Maître Utrecht ! Maître Utrecht ! ». Une fois sa porte ouverte, il vit ses élèves à l’arrêt sur leurs bicyclettes.
        « Vous pouvez nous lire la fin des aventures du Comte Annibale Maffei, grand maître de l’artillerie piémontaise ? » demanda Lucia.
        Pendant trois jours, assis dans le pré derrière la maison, sous le vieux tilleul, ils lurent comment les rois avaient enfin trouvé un accord et la fête qui avait suivi la signature de la paix. Puis les enfants firent le dessin du Comte qui partait en carrosse pour rentrer chez lui, laissant dans son dos la tour d’Utrecht.
        « Moi aussi je vais partir » dit le Maître.
        « Où irez-vous ? » demanda Penelope.
        « Le chauffeur de la fromagerie me conduira jusqu’en Suisse, après je verrai. »
        « Mais vous reviendrez, hein ? » demanda Arturo.
        « Oui, je crois que je reviendrai. »
        Il vécut trois mois en Suisse, dans les montagnes autour de Genève, et puis au moins une année en Allemagne, peut-être à Francfort, mais sans doute aucun à Berlin et à Sarrebruck. De cette époque ont été conservés une poésie qu’il écrivit sur une nappe d’un bar de Berlin et quelques vers composés lors d’une excursion en bateau. Une femme de Sarrebruck dit avoir été son amie mais pas son amante. L’avoir fréquenté pendant quelques mois, toujours dans le même café, toujours à six heures du soir, et avoir parlé longuement avec lui de chiens, de nuages et de diplomatie internationale.
        À la fin de 2007, le Maître se trouvait certainement à Utrecht où il passa une année. Au début il logea dans un hôtel à bas prix, aux alentours de la gare, mais il déménagea vite dans un hôtel encore plus économique, avant que celui-ci aussi ne devienne trop cher pour ses finances. Ceux qui le connurent jurent, cependant, qu’il n’eut jamais l’aspect d’un clochard. Il possédait deux costumes, d’une coupe simple mais distinguée, toujours propres, et ainsi vêtu, il se rendait chaque matin dans un petit bar de la place où il commandait son petit-déjeuner, l’unique repas de sa journée.
        Quand il se levait de table vers l’heure du déjeuner, le Maître avait l’habitude de se promener dans le vieux quartier de la ville jusque tard dans l’après-midi, par beau temps comme par mauvais temps. Dans la rue il parlait avec tous les enfants, communiquant avec eux dans une langue mystérieuse, que les petits semblaient toutefois comprendre à la perfection. Aucun parent n’eut jamais à s’en inquiéter car le Maître était toujours souriant, doux dans ses manières et d’excellente humeur. Elégamment habillé, la barbe rasée, les cheveux courts, noirs et coiffés en arrière, une serviette en cuir sous le bras, il avait l’allure d’un savant d’autrefois ou d’un poète qui avait gardé l’âme et les espérances de l’adolescence.
        Tous les mercredis, à dix-huit heures, il s’asseyait sur les bancs en bois de la Cathédrale pour assister au concert d’orgue offert gratuitement par la municipalité. Des habitués témoignent à quel point il aimait Mozart et Haendel alors qu’il dormait presque toujours quand on jouait Bach. Son plus grand enthousiasme, il le manifesta lors d’un concert pour orgue et flûte de pan quand il applaudit bruyamment en criant : “ Bravo ! Bravo ! ”, fait qui resta imprimé dans la mémoire de toute l’assistance accoutumée à ses manières humbles, bienveillantes et réservées.
        Au cours de l’année qu’il passa à Utrecht, il aima infiniment les chats de la ville et les coups de pédales tout en rondeur des Hollandais : les chats car ils étaient gros de corpulence, dociles de tempérament, un peu paresseux, satisfaits des caresses, mais indépendants sans être sauvages. Et les bicyclettes car il pensait que les coups de pédales délicats et vigoureux, propres au peuple de Hollande étaient la marque de sa nature pragmatique, sobre et joviale.
        Pendant le temps qu’il vécut à Utrecht, il ne parla jamais hollandais, ne vola pas et ne fit pas l’amour, excepté durant les jours passés avec Adelaide, qui lui semblèrent toute sa vie bien qu’ils ne furent pas nombreux. D’elle on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle était originaire du Surinam, qu’Adelaide n’était pas son vrai prénom, qu’elle résidait dans une chambre située sur la rue Wijde Begijne et qu’en octobre, son protecteur la transféra à Amsterdam où elle travailla dans une rue passante du centre.
        « Tu viendras me voir ? » demanda la femme au Maître quand celui-ci l’accompagna à la gare.
        « Oui, » lui dit-il, « je crois que je viendrai. »
        Au début du deuxième hiver, le Maître allongea ses promenades jusqu’à la zone industrielle en construction de Leidsche Rijn. Tous les matins on pouvait le voir à l’entrée de l’école primaire du quartier où il saluait les enfants en les appelant par leurs prénoms et ceux-ci le saluaient en retour. Il passait le reste de la journée sur les chantiers à discuter avec les ouvriers, acceptant d’eux un sandwich, des fruits ou une tasse de thé. Tous s’en souviennent comme d’un homme de taille moyenne, maigre, à l’allure saine et soignée. Aux yeux verts paisibles et aux longues mains blanches de pianiste.
        Quand le chef de chantier d’un immeuble apprit sa mort et les circonstances dans lesquelles elle était advenue, il dit : « Je sais que ce n’est pas gentil de comparer un homme à une fleur, d’habitude on réserve cela aux femmes, mais lui ressemblait à une fleur et à rien d’autre. Une de ces belles fleurs, mais aussi très fragiles. Et je ne veux pas dire par là qu’il y avait chez lui quelque chose d’efféminé. »
        La maman de la petite Ilonka se souvient : « Lorsque je savais que j’allais rentrer tard, je lui demandais d’attendre Ilonka à la sortie de l’école, de l’emmener au jardin et de rester avec elle jusqu’à mon retour. À dire la vérité, je ne savais rien de lui : ni d’où il venait, ni où il dormait, ni quel travail il faisait, mais il y avait chez lui quelque chose de profondément bon, quelque chose qui n’appartenait pas à ce monde et qui ne durerait pas mais tant que c’était là, il aurait été insensé de ne pas en profiter. Il ne voulut jamais rien en échange du temps qu’il passait avec ma fille : une fois je lui ai apporté une tarte, à une autre occasion, un pullover parce que l’hiver approchait et je pensais qu’il pouvait avoir froid. Ma fille Ilonka se souvient encore de quelques mots d’italien : cane, pace, Conte Annibale Maffei. C’était peut-être son nom, je l’ignore. J’ai cherché la signification de Conte sur Internet, cela veut dire comte. Je n’ai jamais connu de comte mais il est probable qu’autrefois ils étaient ainsi ».
        Vers la fin de l’hiver, le Maître disparut et personne ne le vit plus, ni aux concerts de la Cathédrale, ni devant l’école ni dans le parc de Lepelenburg où il passait parfois la nuit.
        De nombreux mois plus tard, le 9 juillet 2008 précisément, un jeune homme sans domicile fixe, signala à la police la présence d’un corps au-delà de l’autoroute A12. Le policier qui recueillit son témoignage se souvient : « Il semblait très agité et nerveux. Sur le moment, j’ai bien pensé qu’il avait un lien avec la mort de cet individu mais les vérifications successives démontrèrent qu’il n’en était rien. Il avait peut-être simplement dépouillé le cadavre du peu qu’il avait et ensuite, pris de remords, il était venu en signaler la présence. ».
        Les policiers, accompagnés du jeune homme, découvrirent le cadavre sous un des piliers de l’autoroute. Le corps pesait seulement dix kilos, signe qu’il devait se trouver là depuis plusieurs mois. La première hypothèse fut que l’individu avait été assassiné mais les analyses le démentirent. L’homme, trouvé sur un vieux matelas, était mort dans son sommeil suite à une crise cardiaque. Il n’avait sur lui ni effets personnels, ni pièces d’identité, à l’exception d’une feuille de papier rédigée en italien dans la poche intérieure de sa veste et dont on comprit par la suite qu’il s’agissait de la rédaction d’un élève. Grâce à ce document, on put établir que le corps était celui d’un maître d’école primaire italien âgé de quarante-sept ans, originaire d’une vallée aux alentours de Bergame.
        Une fois constaté qu’il n’existait ni famille ni proches disposés à se charger des funérailles, le corps fut enterré le 17 juillet 2008 au cimetière de Daelwijck, dans le district d’Overvecht. Les seules personnes présentes à la sépulture furent Ingmar Heytze et Ruben van Gogh, membres d’« Enterrement solitaire », une association de poètes créée dans l’intention d’accompagner dans la tombe ceux qui n’avaient plus de famille, en écrivant une poésie à leur mémoire. À cette occasion, l’auteur du texte lu lors de la sépulture était le poète Ingmar Heytze. Les derniers vers déclamés étaient :

        Nous te laissons partir sans longs
sermons ni grands gestes, Stefano, nous te laissons
partir avec tes énigmes et tes sentiers secrets,
nous te saluons timidement, tels d’incertains passants
dans un tunnel à peine éclairé par la nuit –
repose en paix.

Longue note de l’auteur

Au cours de l’été 2010, j’ai passé deux mois en Hollande en tant qu’invité à Utrecht auprès de la citybooks Utrecht (une initiative de la Vlaams-Nederlands Huis deBuren) puis à Amsterdam auprès de la Fondation pour la Littérature. C’est à cette occasion que j’entendis parler de Stefano Maffeis pour la première fois.
        Lors d’une discussion dans la cour des Archives d’Utrecht, Bram Buijze, le coordinateur de la Fondation du Traité de Paix d’Utrecht m’apprit qu’il existait en Hollande une Association de poètes qui participaient aux funérailles de personnes sans famille ni amis, en écrivant pour chacune d’entre elles une poésie. Il avait été particulièrement touché par des vers écrits à l’intention d’un Italien que l’on avait retrouvé mort aux alentours de l’autoroute d’Utrecht, dans le quartier de Leidsche Rijn que j’avais justement visité le jour précédent pour un reportage qu’un quotidien hollandais m’avait commandé.
        Je ne saurais expliquer pourquoi le destin de cet homme m’a ému, peut-être parce qu’il était italien, comme moi, dans un pays étranger. Je crains de ne l’apprendre que lorsque mes pas, empruntant ses traces à reculons, ne m’auront mené quelque part. Quoiqu’il en soit, le soir même, me promenant dans les rues magnifiques et pleines de vie d’Utrecht, je décidai de chercher à en savoir plus sur lui. Ma participation au projet citybooks Utrecht prévoyait que j’écrive un texte sur la ville et sur la paix qui y fut signée en 1713. L’histoire de Stefano pouvait-elle me fournir un point de départ ?
        Le lendemain je contactai par mail Ruben van Gogh, dont Bram m’avait donné l’adresse, et je lui demandai, dans mon anglais rudimentaire, des renseignements sur Stefano, sur sa mort et sur le texte qui avait été écrit à son intention. Ruben me répondit gentiment le jour même m’invitant à me mettre en contact avec Ingmar Heytze, l’auteur du poème à la mémoire de Stefano. Ce que je fis.
        Dans l’attente de sa réponse, j’arrivai à la conclusion qu’il y avait deux chemins à suivre : soit élaborer un personnage littéraire inspiré de Stefano, en utilisant comme seuls fondements véridiques la date, les circonstances et le lieu de sa mort ou bien enquêter sur le vrai Stefano, sur les motivations qui l’avaient poussé à venir à Utrecht et sur sa mort.
        En partant de l’imminent trois centième anniversaire de la paix à Utrecht et me mouvant dans le territoire de la pure fiction, je commençai à imaginer le personnage d’un maître d’école primaire, un être doux et rêveur, une sorte d’Amélie Poulain version masculine, obsédé par un présumé ancêtre venu à Utrecht à l’occasion du fameux traité. Pour étayer ce point de départ totalement inventé, j’initiai une série de recherches historiques sur la paix de 1713, sur les délégations qui y avaient été envoyées et sur les membres qui les composaient.
        Entre-temps je reçus la réponse d’Ingmar Heytze, le poète qui avait composé les vers pour Stefano. Tout ce qu’il savait c’était que le nom de famille de Stefano était Maffeis et qu’il était né le 3 août 1961 à Gazzaniga, un village de la vallée du Serio à une vingtaine de kilomètres de Bergame. Puis il me donnait des renseignements sur la découverte du corps et sur sa sépulture, renseignements que vous trouvez reportés dans le texte ci-dessus. Rien toutefois sur son passé ou sur les raisons qui l’avaient amené à Utrecht. Du reste il était habituel, comme me le rappelait Ingmar, qu’à l’occasion d’un « enterrement solitaire » on sache bien peu de choses de la vie du défunt.
        Cependant Ingmar ajoutait quelque chose qui piquait ma curiosité.
        Au cours du mois de janvier qui venait de s’écouler, deux années donc après la sépulture de Stefano Maffeis, il avait reçu un mail non signé dans lequel quelqu’un, une femme peut-être, le remerciait d’avoir écrit ces vers à la mémoire de Stefano. C’était un mail de quelques lignes dans lequel le l’expéditeur soutenait que Stefano n’était pas un « clochard » mais seulement une personne « à la recherche du meilleur pour lui même » et il regrettait de ne pas avoir su faire assez pour l’aider, bien qu’il l’eût aimé.
        Qui était la personne qui remerciait Ingmar pour la poésie ? Une fiancée ? Un compagnon de route ? Un de ses proches ? Ainsi Stefano Maffeis n’était pas sans amis. Quelqu’un l’avait aimé. Mais qui ? Le mail était écrit en italien mais la présence d’erreurs de frappe à la place des caractères accentués semblait renvoyer à un clavier hollandais, en tous cas pas italien.
        Le soir même, j’écrivis à l’adresse de l’expéditeur du mail, avec beaucoup de discrétion, parce que c’était le seul fil qui me permettait de remonter au passé de Stefano et je n’avais pas l’intention de le rompre par trop d’impétuosité.
        Pendant ce temps, j’approchais de la date de remise de mon récit et j’approfondissais mes recherches historiques sur la paix d’Utrecht. Je voulais comprendre si les souverains impliqués dans la paix s’étaient déplacés en personne jusqu’à Utrecht ou s’ils avaient envoyé des représentants. La première hypothèse me paraissait plutôt improbable mais je trouvais difficilement des informations sur la composition des délégations, en particulier sur celle de Victor-Amédée II de Savoie à laquelle aurait dû appartenir l’imaginaire aïeul de mon protagoniste. À moins évidemment de me rendre dans une véritable bibliothèque ou dans des archives historiques, chose qu’il m’était impossible de faire à ce moment-là pour des raisons d’ordre linguistique et de temps. Ce fut toutefois en consultant une des nombreuses pages Internet consacrées à la paix de 1713 que je trouvai ce que je cherchai ; j’en restai bouche bée.
        Dans l’essai figurait le nom des trois émissaires que Victor-Amédée II avait dépêchés à Utrecht pour s’occuper des intérêts de la famille de Savoie. Il s’agissait du Marquis Solaro del Borgo, du conseiller Pietro Mellarede et du Comte Annibale Maffei.
        J’avais inventé un ancêtre imaginaire à mon personnage, inspiré de Stefano Maffeis, venu à Utrecht en 1712 et je découvrais qu’un des trois plénipotentiaires envoyés par le Duc de Savoie était bel et bien un certain Comte Annibale Maffei ! Bien sûr Maffei et Maffeis ne sont pas exactement le même nom mais étant donné qu’il s’agit d’un patronyme peu répandu en Italie, la coïncidence était pour le moins surprenante. De là je remontais à l’existence d’un tableau de l’époque représentant le Comte Annibale Maffei, puis au blason de sa famille qui, par un hasard étrange, possédait des propriétés près du village dont je suis originaire en Italie.
        Comme vous le voyez, maintes convergences m’ont rapproché de la personne, de l’histoire et du souvenir de Stefano Maffeis et j’ai éprouvé le besoin de les résumer dans cette longue note pour deux raisons. La première pour expliquer que le protagoniste du récit que j’ai écrit n’a rien à voir avec le vrai Stefano Maffeis. Comme on dit dans ces cas-là « toute ressemblance avec des faits et des personnes est purement fortuite ».
        La deuxième raison c’est qu’il ne m’arrive pas souvent, à moi qui vit d’histoires inventées, de m’accrocher avec autant de ténacité à une histoire réelle. Pourtant c’est bien ce qui s’est passé dans le cas présent et je ne sais pas vous en dire la raison si ce n’est ainsi que je viens de le faire, en rapportant fidèlement les faits et leur surprenant enchaînement.
        Pour l’heure, je n’ai pas eu de réponse au mail envoyé à la personne qui connaissait Stefano Maffeis. Toutefois, dès que je serai rentré en Italie, je continuerai mes recherches, en me rendant à Gazzaniga où je compte rencontrer quelqu’un qui aurait connu Stefano et qui serait disposé à me parler de lui.
        Pourquoi ?
        Peut-être parce que tout cela disparaîtra, mes amis, et qu’un jour ou l’autre, de la paix d’Utrecht, des souverains qui la signèrent, de Stefano et de nous tous, on perdra tout souvenir. C’est seulement une question de temps : comme un bateau qui, petit à petit, s’éloigne de la côte. Très vite on n’en reconnaît plus la couleur, puis la forme et enfin il ne reste qu’une silhouette lointaine et indistincte avant qu’il ne disparaisse complètement.
        Stefano s’est éloigné très vite de la rive et il semble que personne ne l’ait aperçu. Seul Ingmar, avec sa poésie, a levé le regard sur lui, un instant avant qu’il ne disparaisse. Mais moi je voudrais avoir d’autres souvenirs de lui lorsque, en rentrant en Italie, je passerai en voiture sur l’autoroute près de laquelle il mourut. Parce que j’espère qu’un jour, quelqu’un fera cela pour moi. N’est-ce pas ce que nous espérons tous ? Même si, à la fin, le bateau sera trop loin pour les yeux de qui que ce soit.

Un remerciement personnel à Ingmar Heytze, Ruben van Gogh, Fleur van Koppen, Bram Buijze, Willem Bongers, Milou Honig, Tiziano Perez, John Delissen, Marina Warners de la librairie Bonardi, Manon Smits, Pieter van der Drift ainsi qu’à l’éditeur De Geus.

 

Traduction de l’italien par Catherine Baldisserri


Après avoir terminé ses études de Littérature et de Langues étrangères (anglais – allemand – italien), Catherine Baldisserri (Saumur, France, 1964) a habité un an à Londres et quatre ans en Italie. De retour en France, elle a enseigné l’anglais et l’italien dans une école secondaire pendant dix ans. Au Festival de la Littérature à Mantova en 2004, elle a lu le livre One morning in Irgalem [Une matinée à Irgalem] de Davide Longo, qui l’a immédiatement émerveillé. Catherine a donc décidé de faire publier ce livre en France. Voilà comment elle s’est lancée dans la traduction pour de bon. Depuis lors, elle a traduit les œuvres de Davide Longo et d’autres livres écrits en anglais. Le dernier livre était Raga Mala, une autobiographie de Ravi Shankar.

 

Lu à haute voix par Gaël Maleux