Mon père loue une chambre dans une parcelle située dans les faubourgs de Grahamstown. Plusieurs pitbulls sont enchaînés en divers points de la propriété. Il me parle de l’un des chiens, qui s’est difficilement adapté à son transfert d’un endroit proche de la maison à un autre, à la périphérie de la cour.
Il y a des moments où cet animal semble particulièrement effrayé, dit mon père. Quand il se réveille, par exemple, il est très angoissé. Il aboie alors à en perdre complètement la voix, jusqu’à produire une toux hystérique, éraillée.
Le chien ressent comme un grand vide, dit mon père. Il a le sentiment qu’il n’appartient plus à aucun lieu. Si quelqu’un finalement sort en trombe, furieux et hurlant, il saute et remue la queue. Cela lui donne une place dans le groupe. De sorte que mon père, depuis sa fenêtre, a commencé à l’appeler de temps en temps par son nom. On dirait que cela le calme, il semble ensuite heureux de rentrer dans sa niche et de se cacher là pour un temps.
*
Une soirée d’adieu est prévue pour l’un des membres de la troupe pour laquelle je travaille. Cela se passe dans le township, au domicile de l’un des autres.
La maison est petite. Des rideaux d’un rouge profond chatoient richement contre les murs dont la couleur rose pèle. Trois divans encombrent le living room. Derrière, des marques se multiplient sur les murs, des traces de mains et de pieds. Contre le quatrième mur se trouve une console média sophistiquée qui domine la pièce et la petite télévision noir et blanc qu’elle encadre. Dehors, au-delà de la porte ouverte, le large trottoir est couvert d’herbe kikuyu ; il y a des ânes, des chèvres, des enfants, des détritus et, plus loin, des collines brunes et un ciel clair. L’odeur des feux de bois flotte dans l’air.
La musique marche à fond, échappée des deux enceintes de la console média. Les conversations se font à voix forte ; les invités doivent hurler pour être entendus par-dessus le son puissant des percussions. Je tente de parler, de m’introduire dans la conversation, mais je réalise que ma voix n’est pas assez forte. Des muscles fins comme des vrilles raidissent ma nuque. Mes réponses sont trop précautionneuses, ma voix placée trop haut. À la moitié d’une phrase je me mets à tousser, mes yeux pleurent, mon visage rougit.
« Es-tu grippée ? » me demande Thandeka, l’hôtesse, préoccupée. Elle porte un chemisier synthétique d’un jaune éclatant qui contraste violemment avec le brun profond de sa peau.
« Oui, mens-je, » embarrassée.
Je tente de lui répondre à nouveau. J’avale ma salive. Trois mots et je me remets à tousser de manière incontrôlable.
Thandeka prend la direction de la conversation. Elle s’exprime avec une intensité effrayante. Ses yeux emprisonnent mon regard. Ses gestes sont amples et tragiques. Elle piétine le sol, se prend la tête dans les mains, tire sur ses tresses jaunes. Des frissons parcourent sa poitrine formidable. Son visage se crispe sous l’émotion. Je ne saisis pas tout ce qu’elle dit, la musique va trop fort, mais une brève accalmie du son coïncide avec une sortie d’une urgence considérable.
« J’étais montée contre toi, » dit-elle, « je me suis perdue, j’ai perdu Thandeka. »
Elle se frappe la poitrine. « Mais à partir de maintenant, c’est moi qui décide. » Je scrute à la dérobée le jaune de sa chemise et le blanc de ses yeux élargis. Elle fait allusion à un comédien qui ne m’a pas fait confiance et qui a influencé le reste du groupe. Je sais qu’elle ne le nommera pas. La culture Xhosa est d’une grande discrétion, et même si on parle haut et fort, on le fait avec une extrême circonspection.
« Je me suis fait salement baiser ! »
L’expression sonne bizarrement dans sa bouche, comme si elle l’étrennait, et l’effet en est quelque peu puéril. J’ai envie de rire, mais je me retiens. Son visage est plein de colère et de peine. « Mais c’est fini maintenant. Plus jamais. Je suis de retour ! Je suis là ! » Sa voix devient jubilatoire, elle sourit, un sourire géant. J’aperçois la ligne où sa gencive rencontre le rose artificiel de sa prothèse dentaire. Elle tend les bras au-dessus de sa tête en un geste triomphant. « Tu la voir, Thandeka, maintenant ! Je te le dis ! Tu vas la voir ! Thandeka sera là ! » Et elle rit : un rire enveloppant, en cascade.
Elle me tire par le bras vers la cuisine pour mettre la nourriture dans les plats. Quelques femmes, des membres de la troupe, se disputent autour de la petite table. Un des hommes tente de s’interposer. On l’entend à peine au-dessus des hurlements, des battements indignés de mains et des propos dégoûtés tandis que des bras se dressent brusquement. L’hôtesse plonge dans le débat, bien qu’il soit difficile d’en déterminer le motif.
« Je parle encore, »crie une petite femme. « Je n’ai pas fini de dire ce que j’avais à dire ! Je vous dirai quand j’aurai fini de dire ce que j’essaie de vous dire ! Je vous le dirai ! »
Une autre femme tente de l’interrompre mais la femme gronde : « Je vous dirai quand j’aurai fini de dire ce que j’essaie de dire ! » Elle commence à bouger comme un boxeur, basculant d’un pied sur l’autre, ses piétinements ponctuant son envahissant flot de mots. « Comment peux-tu dire que tu n’as pas été invitée ? Ne t’ai-je pas dit qu’il y aurait une fête ? Ne t’ai-je pas dit que ce serait aujourd’hui ? Et ne t’ai-je pas demandé l’argent pour la fête qui a lieu aujourd’hui ? Et ne m’as-tu pas donné toi-même l’argent pour la fête qui a lieu aujourd’hui, de ta propre poche ? Vrai ou non ? Est-ce que je mens ? »
« Tu mens, » répond la femme interpellée, apparemment impavide.
« Es-tu en train de dire que je mens ? »
« Je dis que tu mens. »
« Et moi je dis : comment-peux-tu-dire-que je mens ? » On dirait un cri de guerre, qui se répète avec une intensité croissante : « Comment-peux-tu-dire-que je mens ?!’ »
Je souris poliment, dans l’espoir de paraître à la fois empathique et neutre.
Thandeka me tend une impressionnante assiette de nourriture : trois côtelettes (du gras, surtout), une montagne de salade de pâtes, un petit pain et une quantité rouge et luisante de boerewors (saucisse paysanne).
J’objecte faiblement : « Oh ! Je n’ai pas vraiment… »
Les cinq femmes se tournent vers moi : « Mange ! » crient-elles.
« Oui, mais… »
« C’est pas la banlieue ici ! » crie la petite femme. « Fais pas ça ici ! Fais pas ça ! »
Je suis poussée, à travers l’étoffe qui tombe de la porte, vers la chambre d’à côté, peinte en bleu vif. La pièce est fraîche et sombre. Le seul autre invité blanc est assis sur le lit, il mange. De l’autre côté de la porte, la dispute continue.
« Es-tu en train de dire que je suis une menteuse ? C’est ça que tu es en train de me dire ? »
Soudain la voix de Thandeka se fait entendre au-dessus des autres. « Qui a éteint la musique ? » Je l’entends foncer comme une tornade à travers le living room, où règne un silence complet.
« C’est Lenny, » crie l’un des hommes, après un bref instant de réflexion.
Un autre moment de silence, la tension palpable même à travers le mur, puis elle répond : « Lenny peut faire ce qu’il veut ce soir parce que c’est sa soirée d’adieu. » Et elle fonce à nouveau vers la cuisine.
Suivent des rafales de rires soulagés, une autre musique est lancée, la querelle à la cuisine reprend. On entend une voix plus douce quand l’homme tente à nouveau de s’interposer.
« Hayi man*, Thabo, on n’est pas en train de se battre ! dit une femme, le réduisant au silence. La réponse est inaudible, étouffée par l’ordre ultime : qu’il s’en aille. Une accalmie momentanée, sans doute pendant que l’homme se retire, et les femmes, satisfaites, poursuivent.
*
Un autre chien est attaché non loin de la porte de mon père. C’est une femelle. Ses yeux sont petits et écartés. Sa beauté a attiré l’attention de mon père. Elle saute tout droit en l’air, deux fois plus haut que sa propre taille. Sa chaîne atterrit avec un bruit sourd. « Elle est très élégante, » dit-il.
Le soir, mon père dîne de pain blanc et de viande. Il se conforme aux usages alimentaires de la famille mais préfère manger dans sa chambre. Il ne mange qu’un petit morceau de la saucisse. Quand il fait nuit, il apporte le reste de son repas à la chienne. Il arrive qu’elle dégage une haleine chargée d’ail le lendemain matin.
Il économise en vue de lui acheter un harnais, pour que sa peau puisse guérir, dit-il. Il me désigne l’endroit où la peau a été écorchée par la chaîne. Il ferme un peu les yeux en passant sa main sur la tête et le dos de la chienne. Il a de longs bras et des mains fines, les ongles comme de petits coquillages. La chienne s’allonge dans la poussière, lui offrant son ventre.
*
Les week-ends que je passais, enfant, avec mon père, nous allions souvent dans le township – Guguletu, dans les faubourgs de Cape Town. Je me souviens de l’odeur de la viande et de la fumée épaisse dans le crépuscule bleu. Je me souviens m’être trouvée dans une foule en mouvement, et avoir demandé à mon père de me ramener à la maison, dans la tranquille demeure de ma mère.
Les lundis matins nous nous tenions dans le hall de l’école pour écouter le proviseur nous parler du swart gevaar*. Plus tard dans la journée nous pratiquions des alertes à la bombe, accroupis sous nos pupitres.
Mon père aimait le township. Il y régnait une vie sociale bien plus vibrante, selon lui, que dans la banlieue blanche. Il m’a semblé, parfois, qu’il aurait préféré avoir une fille noire.
*
Pendant la première moitié de l’année, nous répétons dans le département d’art dramatique de l’université. Une femme nommée Gladys nettoie le bâtiment.
Elle me réprimande en diverses occasions. Un jour je tente d’aller aux toilettes juste avant une représentation et elle me chasse.
« La représentation va commencer, » dis-je en la suppliant.
« Le sol est mouillé, » dit-elle, en sentinelle devant la porte.
« Je ferai attention. S’il te plaît, je suis désespérée. »
Elle ne me répond pas mais me considère de loin, la main sur le manche de son balai serpillère. Ses joues sont larges et lisses, son regard sans expression.
Une autre fois, elle me dit que j’ai renversé du thé sur le sol de la salle de répétition et que je dois le nettoyer. Un autre jour, elle se plaint que j’ai laissé des miettes sur le comptoir du foyer des artistes. J’explique que je fais toujours attention à bien nettoyer, parce que je sais combien elle est méticuleuse. « Il y avait une miette ici, » dit-elle, en indiquant l’endroit exact. Je m’excuse et lui promets que cela n’arrivera plus.
Un jour, notre travail est particulièrement exigeant : nous réalisons un film dans le théâtre. J’entends Gladys parler au gardien dans le passage, dehors. Sa voix est forte et animée. Je me glisse hors du théâtre, j’apparais à la porte, un doigt devant la bouche, « chttt! » dis-je en la regardant droit dans les yeux.
Elle se redresse de toute sa hauteur. « Ne me parle pas comme si j’étais un poulet, »dit-elle.
« Nous filmons dans le théâtre. Des gens travaillent à l’intérieur, »dis-je, soutenant son regard.
« Je ne suis pas un poulet, » dit-elle en marchant sur moi. Quoique de même taille, elle est bien plus grosse que moi.
« Nous travaillons ici, Gladys. L’endroit ne t’appartient pas. »
« Je ne suis pas un poulet, dit-elle. Je ne suis pas un poulet. »
Je ne réponds pas.
« Je vais porter ça plus loin. Tu ne me connais pas, » dit-elle, en faisant volte-face.
Et je pense qu’elle ne me connaît pas non plus.
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J’écris une lettre pour me plaindre de Gladys. Je veille à la formuler de manière à me montrer raisonnable et respectueuse à la fois. Quel que soit le tact avec lequel je rédige cette lettre, je n’ignore pas que Gladys paraîtra stupide. Je sais que, même si elle ne sera ni licenciée ni réprimandée, mes mots la laisseront, à un certain niveau, sans défense.
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Je me souviens qu’une fois Gladys fit la grève. Une des cuvettes des toilettes était pleine de vomi.
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Le plus difficile, ce sont les transitions, dit mon père. Lorsqu’il est avec les pauvres, ce n’est pas un problème d’être pauvre. Ce ne serait pas un problème pour lui de n’avoir qu’un set de vêtements. C’est quand il se trouve avec des gens qui ont de l’argent qu’il commence à se sentir mal.
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À l’âge d’environ trente-cinq ans, mon père avait une carrière prometteuse devant lui. Il avait déjà travaillé dans la recherche de pointe. Puis, six mois après le début d’une dépression sévère, il démissionna du seul travail qui, dans tout le pays, convenait parfaitement à ses capacités. Plus tard il comprit qu’il n‘aurait probablement jamais été licencié, mais à l’époque il avait peur que l’on se rende compte de son état. Dans les années qui suivirent, il connut un épisode de dépression profonde après l’autre, ce qui l’empêcha de reprendre sa carrière.
Nous parlons rarement de ces événements. Une seule fois – je me souviens que nous étions à l’extérieur de sa chambre et que les collines étaient bleues dans le crépuscule – il me dit qu’il sentait qu’il y avait quelque chose de réel dans sa vie présente. Comme s’il se rapprochait d’une vie animale, ou quelque chose comme cela. Comme si cette vie était la vraie vie, ou ce qu’elle aurait dû être.
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À son réveil, mon père se lève et sort nourrir les poulets. Il les regarde s’arracher un morceau de pain et s’enfuir à toute vitesse sur leurs pattes maigres. Il aime leur pépiement satisfait interrompu brusquement par de comiques cris d’alarme. C’est une bonne manière d’être réveillé, dit-il.
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J’emmène la troupe à la parcelle où vit mon père, en vue de me documenter pour la pièce sur les chiens que nous préparons. Nous nous tenons à l’extérieur de la cage de l’un des plus grands chiens, qui prenait part autrefois à des combats. Ses oreilles sont en lambeaux, sa tête pleine de cicatrices, et un côté de sa gueule est flasque là où elle a été déchirée. Le bas de sa cage en fer rouillé résonne contre le grillage des poulets lorsqu’il s’y précipite en remuant la queue.
Je n’avance pas sur cette pièce. Elle me résiste depuis des semaines. Chaque fois que je viens avec une nouvelle idée, il apparaît clairement qu’elle ne marche pas non plus. J’ai parfois l’impression que je suis maudite.
En dehors des chiens, il y a des poulets, une chèvre et un mouton sur la parcelle. La cour est parsemée de matériel de construction, de vieux échafaudages et de brouettes, de piles de vieilles briques et de blocs de ciment, le tout dominé par un grand palmier et un réservoir d’eau placé au sommet d’une haute tour métallique. La chèvre a arraché la haie de chèvrefeuille jusqu’à la hauteur de sa tête. Outre la lessive sur le fil à linge, des pièces de linge sèchent au soleil ici et là sur des buissons. Des aigles nichent dans un bouquet de pins à proximité de la maison. Plus loin, il y a des épineux et des aloès, puis les premières collines qui donnent sur les onduleuses plaines côtières, en direction des collines qui entourent Port Elizabeth.
La chèvre se tient près de mon père. Quand il touche ses cornes, l’animal baisse le menton et pousse son front contre la jambe de mon père, en lui donnant de petits coups de tête. Il lui gratte le dos.
Plus tard, mon père nous emmène dans sa chambre et nous apporte du thé. Il ne peut nous offrir de biscuits, s’excuse-t-il. Il déplace les coussins du lit au sol, pour qu’on ait assez d’endroits où s’asseoir. Les comédiens sont silencieux, les yeux écarquillés. Ils pensaient que les maisons des Blancs étaient différentes, des maisons avec des piscines, des jardins bien entretenus et des domestiques.
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Quelques semaines de l’année, nous déplaçons nos répétitions vers une salle paroissiale. Une grosse femme nettoie les lieux pendant que nous travaillons. Elle et moi ne nous adressons jamais la parole.
Elle marche d’une extrémité de la salle à l’autre, à travers l’espace où les comédiens répètent. En plein dialogue irrévérencieux, comédie burlesque, incantation dramatique et cris gutturaux, sa silhouette pesante passe sans répit, se traînant d’un pied sur l’autre. Elle ne s’arrête jamais. Je l’aperçois seulement du coin de l’œil.
Un jour, je suis dans la cuisine pour chauffer mon repas dans le four à micro-ondes. Je suis préoccupée, je pense au projet dramatique en cours. Cette femme est là aussi. Soudain, c’est comme si mes yeux étaient attirés vers le côté de sa tête. Je me rends compte que son profil a changé. Un côté est gonflé au point de modifier complètement ses traits. Le fond de teint qu’elle s’est appliqué est trop pâle de plusieurs tons et attire l’attention sur le gonflement au lieu de le dissimuler. Ses yeux sont baissés. Consciente peut-être de son regard sur moi, elle détourne la tête.
Le lendemain matin, je lui dis bonjour.
Une semaine plus tard, quand le gonflement a disparu, nous nous retrouvons dans la cuisine à l’heure de midi. Je réchauffe des restes du soir précédent. J’ôte le couvercle du récipient, je programme le four sur une minute et demie, et j’attends, debout. Je suis consciente de sa présence, elle frotte un angle du comptoir qui est déjà propre, comme perdue dans une rêverie.
Fixant toujours le comptoir, elle demande brusquement : « Avez-vous mis du curry dans les légumes ? »
Pendant un instant, je ne trouve pas mes mots. Puis je commence à parler, sans reprendre souffle, décrivant la recette, énumérant les ingrédients, détaillant les étapes de la préparation. J’ajoute enfin : « Je n’ai pas mis de curry. »
Elle reste silencieuse un moment, puis elle dit : « J’aime tellement les légumes. »
« Moi aussi, » dis-je. Je me retourne pour ouvrir le micro-ondes, qui bipe depuis longtemps. La femme saisit son balai et commence à nettoyer le sol. Je me rends soudain compte que je la croyais muette.
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La troupe joue dans un lieu situé dans le township. Après la représentation, je sors avec le public. Devant moi, un enfant avance à quatre pattes, tirant ses deux pieds à la fois vers ses mains.
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S’il en avait le pouvoir, dit mon père, il bannirait tout ce qui est en rapport avec les célébrités.
« C’est tellement pervers, » dit-il. Cela donne aux gens l’impression que le fait que Nicole Kidman se marie et ait un bébé est plus important que quand quelqu’un dans le township se marie et a un bébé. Il est resté un certain temps dans la librairie, hésitant longuement à acheter, ou non, des revues en papier glacé à vingt cents pièce. Sa logeuse les adore, et c’est vrai que ces revues sont agréables à regarder, avec toutes ces belles photos et ces beautiful people, outre le fait que les gens s’intéressent naturellement aux autres gens. Mais ensuite il a pensé que les revues traîneraient dans la maison et que les enfants les prendraient et les liraient. Et lui il se sentirait mal, car les enfants seraient placés devant une échelle de valeurs complètement faussées.
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Nous travaillons avec quelques enfants du township sur l’un de nos spectacles. Un garçon de haute taille aux genoux noueux joue le rôle d’une antilope. Il est hors rythme à chaque danse. Je suis sur le point de lui demander de ne plus participer aux danses, mais je me ravise.
J’ai une image de mon père, enfant. Je me souviens qu’il m’a raconté qu’il observait son père tisonner le feu pour le réduire et en faire des braises pour le barbecue. Un jour, son père est rentré dans la maison pour aller chercher quelque chose. Pensant lui être utile, mon père a tisonné les flammes au point d’éteindre le feu par mégarde. Son père, furieux, l’a puni de dix coups de ceinture.
Plus tard, je vois le garçon aux genoux noueux répéter tout seul l’une des danses, en se concentrant intensément.
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Thandeka, la femme qui avait organisé la fête, trébuche souvent sur le texte anglais de nos scénarios. « Prends ton temps, » lui dis-je. Il m’arrive de le dire sincèrement. Son attitude a changé, comme elle me l’avait annoncé. Elle admet avec plus de patience que je la corrige constamment. Je me demande dans quelle mesure elle s’aperçoit de mon irritation. Je veille à la dissimuler. Quand je lui demande de répéter une phrase, je le fais d’un ton calme.
Plusieurs semaines après la fête, elle arrive en retard. Je lui fais remarquer que cela arrive trop souvent. Elle fixe le sol. Elle dit qu’elle est désolée. Cela arrive trop souvent, réponds-je. Elle fait volte-face et s’en va.
Le jour suivant, j’envoie un message aux comédiens en leur demandant d’arriver plus tard pour la répétition, car j’ai été retenue. Je reçois une réponse d’elle. Il est écrit : « Je ferai ce que vous voulez, maître. Je ne suis qu’un animal des townships. »
Choquée, je demande à lui parler à la pause de midi. Pendant le travail, nous évitons de nous regarder. Je vois qu’elle est sur le point de pleurer. À la fin de la répétition, nous marchons en silence vers un endroit où nous pourrons parler sans être dérangées. Nous nous asseyons de chaque côté de la table.
« Pourquoi m’as-tu envoyé ce message ? » dis-je.
« J’étais furieuse, dit-elle. Je n’ai pas réfléchi. J’ai juste écrit ça. Je suis désolée. Parfois je dis des choses, quand je suis en colère. »
Je veux bien la croire. Je vois qu’elle veut elle-même croire en ce qu’elle dit.
Elle a eu un moment difficile, dit-elle. Elle a réagi de manière excessive.
« Mais crois-tu vraiment que je te vois comme ça ? » demandé-je, sachant ce qu’elle me répondra.
« Ce n’est pas comme ça que je pense que tu me vois, » dit-elle.
« Parce que je ne te vois pas comme ça, » dis-je.
« Je sais. »
Nous sommes assises, tranquillement. Une larme roule sur sa joue.
« C’était terrible de me dire ça, »dis-je.
« Je suis désolée, » répond-elle.
Plus tard, dans le couloir derrière la porte, je lui dis que je suis désolée, moi aussi, d’avoir été, la veille, impatiente envers elle. Elle me serre dans ses bras.
« Tu es importante pour moi, » dis-je, ce qui est vrai.
« Tu es très importante pour moi aussi, » répond-elle.
J’ai l’impression que je devrais dire autre chose, mais je ne sais pas quoi. On dirait que nous sommes soudain devenues timides.
Les semaines suivantes, quand nos regards se croisent, nous sourions nerveusement.
*
Lorsque mon père me rend visite, il sort les poubelles. Il gratte les résidus collants derrière la cuisinière et la saleté entre les dalles du carrelage avec un couteau, nettoie les moisissures du rideau de douche. Le moisi vient dans les plis du rideau, dit-il. Il est satisfaisant d’observer l’eau sale dégouliner du rideau quand il le rince. Plus tard, après son retour à la parcelle, je reçois un sms :
C’EST SI BEAU ICI EN CETTE SOIREE DE DEBUT D’HIVER. QUELQUES SONS DE CRIQUETS DANS L’AIR FROID ET DES CAQUÈTEMENTS DOUX QUAND LES DERNIERS POULETS REJOIGNENT LEUR PERCHOIR. LES CHIENS SONT CALMES, RENTRES DANS LES CHENILS, LE MUSEAU SUR LA QUEUE. SENTANT LE FROID. J’ESPÈRE QUE TU AS BIEN CHAUD. JE T’AIME. PAPA.
* Hayi signifie « non » en Xhosa. « Man » : « homme », expression fréquente en Afrique du Sud. (n.d.t.)
* Péril noir (n.d.t.)
Traduit de l’anglais par Caroline Lamarche
Caroline Lamarche (Liège, 1955) a écrit de la poésie, des histoires, des pièces radiophoniques, une pièce de théâtre et cinq romans dont Le jour du chien (1996, Prix Rossel), Lettres du pays froid (2003), Carnets d'une soumise de province (2004) et Karl et Lola (2007). Son œuvre est parue auprès des Editions Gallimard. Pour deBuren, elle a écrit le Radiolivre 'Loin du Petit Paradis' (www.radiolivres.eu).
Lu à haute voix par Ludmilla Klejniak





