Vivre, c’est achever un souvenir.
Philippe Herbet, Musée des Beaux-Arts
Charleroi, été 2011.
21 juillet. Il pleut.
Il pleut sur Bruxelles. Les tanks se mouillent, les soldats qui défilent, et le public avec ses petits drapeaux.
Demain : Charleroi. Une résidence d’auteur à Mont-sur-Marchienne, au Musée de la Photographie, point de départ d’une exploration dont à ce stade j’ignore tout.
Ma première idée est de m’enfouir dans ce cocon d’élite et de ne parler que de photographies, celles du musée et celles de mes parents jeunes mariés, que j’emporte avec moi.
Mes parents ont vécu, avant ma naissance, à Jamioulx. Mon père travaillait aux ACEC (Ateliers de Constructions Electriques de Charleroi) et ma mère partageait son temps entre sa maison villageoise et les hôpitaux de la ville pour trois fausses couches me précédant.
De cette période, l’album familial conserve quelques photos de défilés militaires. On y distingue une Vierge menée en procession et des soldats en costume napoléonien. Dessous la mention : Jumet, 1953.
22 juillet. Il pleut.
Gilberte Agon (1951-2010), Marraine du drapeau des Maréchaux d’Empire et du 5e Régiment des Cipayes anglais, est morte à cinquante-neuf ans. Sa photo se trouve, parmi d’autres, au fond de l’église de Heigne-sous-Jumet, sur un panneau commémorant les morts de 2010. Des morts spéciaux : tous faisaient partie d’une des vingt-sept sociétés dites « royales » qui défilent une fois par an dans la périphérie de Charleroi à l’occasion de la fête de Sainte Marie-Madeleine.
Si j’en crois « El Mad’lèneû », la revue que j’ai achetée à une dame assise à une petite table dans le chœur, ces festivités font partie du « patrimoine immatériel » de Wallonie. Quelques 2000 marcheurs répartis en plus de cinquante compagnies, des Jockeys de Roux aux Maréchaux d’Empire en passant par les Vaillants bleus, les Zouaves du Spinoy, les Lanciers de la Querelle ou les Turcos de Heigne, etc. Et voici le programme : messe à quatre heures du matin, départ à cinq heures, vingt-deux kilomètres en passant par Roux, Courcelles, Viesville, Thiméon, Gosselies retour à Jumet prévu à 12h30.
À la Madeleine souvent il pleut, dit le dicton populaire. Ce sont les pleurs de la sainte qui a baigné les pieds de Jésus de ses larmes et les a essuyés avec ses beaux cheveux. Il pleut aujourd’hui, il pleuvra sans doute aussi demain, jour de la marche dont je viens donc de découvrir l’existence après m’être perdue en cherchant autre chose.
Je cherchais la trace d’un vivant sorti de mon existence, et me voilà dans cette petite église moyenâgeuse à contempler les visages des morts.
Je suis arrivée à Heigne tout à fait par hasard, à cause d’une déviation routière mise en place pour je ne savais quoi, que je sais maintenant : il s’agit du tracé de la marche en question, qui passera donc par Roux, le patelin où, ignorant l’imminence des festivités, j’ai cherché la maison d’Eric. Ou plutôt de son père. Son père qui faisait de l’escalade avec lui, au temps de son adolescence, puis qui lui a fourni cinq livres par semaine en prison, l’a aidé à s’évader au moins une fois, lui a rendu visite jusqu’à la fin de sa détention et l’a accueilli lors de sa libération conditionnelle.
Suivez le fils, vous trouverez le père et inversement. Du moins à l’époque. Que sont-ils devenus ? En m’installant à Mont-sur-Marchienne, dans le flottement familier qui prélude au démarrage d’une exploration en solitaire, je me suis dit que je ne connaissais personne dans les environs, sauf eux. J’ai essayé les numéros de téléphone qu’ils m’avaient laissés. En vain.
Quand, il y a quelques années, j’ai débarqué chez le père, à Roux, peu de temps après la libération d’Eric, j’ai été fascinée. Leur entente. Leurs rires. Leur plaisir de me voir là, en chair et en os, de m’accueillir à leur table. Et le moment où ils ont voulu compléter le menu. Ils sont allés dans la rue en criant : « Quelqu’un aurait-il un melon ? » Et de ces maisons ouvrières aux portes toujours ouvertes, des gens sortaient soit pour dire « Non, pas de melon, désolé », soit avec un melon à la main, « Tiens, voilà, pas besoin de me le rendre ». Entre-temps on me présentait, on disait que j’étais une amie.
Pourtant ce n’était pas la Provence, ce melon, ces rires, la rue ouverte. Juste le sud de la Belgique. Pas le moindre touriste à l’horizon et pourtant les habitants les plus accueillants de l’Europe occidentale. Peut-être à cause de la vie dure ou de la pluie qui tombe en été, particulièrement les jours festifs : il a plu le jour de la Fête Nationale, le 22 ne déroge pas à la règle et on annonce de la pluie pour demain et pour le dimanche 24, jour de la marche de la Madeleine.
C’était alors, cette visite chez Eric et son père, mon premier contact avec la région de Charleroi. Rien à voir avec le Brabant cossu où je m’ennuyais comme un rat mort. J’ignore l’origine de l’expression « comme un rat mort », mais je me souviens qu’Eric, de son côté, dans une des lettres envoyées depuis la prison, avait parlé de « rat létal ». Il disait que son mode de vie autrefois était de faire des braquages puis de se planquer « comme un gros rat létal » et de vivre du butin, puis de recommencer quand il n’avait plus rien en caisse. Eric n’était pas gros, il était plutôt mince, quoique sacrément costaud, et il avait le chic pour les expressions décalées qui provoquaient des étincelles dans mon cerveau un rien trop policé.
Mon père avait été visiteur de prison à Lantin, du côté de Liège, j’avais brièvement marché sur ses traces et voilà : j’avais croisé un « condamné à mort » (comme on disait alors), je l’avais suivi à distance (je veux dire par lettres interposées) sur un des romans-fleuves qu’il écrivait en prison, en échange il m’envoyait régulièrement des nouvelles de cet univers bizarre. Cela avait duré trois ans, jusqu’à sa libération conditionnelle, suite à quoi j’avais été lui dire bonjour dans sa famille. Et cette visite précédée d’une errance dans les faubourgs de Charleroi – je m’étais déjà bien perdue à l’époque – m’avait laissé une empreinte indélébile.
Il doit bien y avoir sept ou huit ans maintenant. Je crois qu’on disait encore le Pays noir à l’époque, malgré la fermeture des mines et leur progressive réhabilitation, pour certaines, en musées. Je me souviens en tout cas que je venais de publier un roman qui parlait de suicide et que c’était l’été. De l’été je suis sûre, à cause du melon, et du terril voisin, qui était verdoyant. D’ailleurs, quand Eric et moi, on est partis se promener après le repas et qu’on est arrivés en vue du terril, il s’est exclamé : « Regarde, quand j’ai été mis en prison, il était encore noir, maintenant, il est vert ».
Aujourd’hui les arbres couvrent tous les terrils de la région de Charleroi. L’expression Pays noir est définitivement proscrite, on veut que ce soit le Pays vert ou, pour les brochures touristiques, le Pays de Charleroi. C’est, paraît-il, pour cesser de remuer les mauvais souvenirs et se tourner vers l’avenir. Mais il suffit de se perdre dans la banlieue carolo pour voir, partout, des fantômes d’usines, des rails qui ne mènent nulle part et des tas de matériaux de rebut. C’est même ce qui me fascine ici, cette apocalypse striée de voies, de passerelles, de ponts et de trémies qui (vous) donne l’impression d’être dans un immense parc d’attraction déglingué.
23 juillet. Il pleut.
Chaque fois que j’écris sur une ville qui n’est pas la mienne (ai-je une ville mienne, au demeurant ?) je m’achète un vêtement. Je veux me vêtir des souvenirs des villes du monde comme d’autant d’ex-voto remerciant la divinité des voyages. La ceinture de Mons. La jupe de Berlin. L’imper de Montluçon. La bague d’Oaxaca. La lingerie de Porto. L’écharpe de Berlin. La ceinture de Maribor etc.
Fin juillet, ce sont les soldes, à Charleroi comme ailleurs. Un jean soldé à 50%, et le Palais des Beaux-Arts en prime, avec deux expos, Philippe Herbet et Jacques Lennep, bien dans le ton de ce que, sans chercher, on trouve ici : excentricité, discrétion, simplicité, poésie, fascination pour des riens, le décalage élevé au rang d’art.
A Charleroi quelqu’un a eu l’idée de mettre en couleurs certains murs de la ville, « pour la rendre plus belle, certes, mais aussi, et surtout, pour témoigner de la vitalité et du bonheur de ses habitants », selon les sponsors, dont une grande firme de peintures murales. Si la beauté est cette chose qui vous harponne et ne vous lâche plus, si elle est cette formule mystérieuse qui vous réduit à l’addiction, je trouve déjà la région belle et son maquillage rouille me suffit. Quant au bonheur attesté, j’avoue n’avoir pas trouvé un seul des murs repeints en question. Mais il me suffit d’observer les gens dans la rue pour me dire que la réalité n’est pas très rose. Et ce ne sont pas les « dernières démarques », cette pléthore de biens fabriqués dans des usines délocalisées qui ne nous donnent que du mou, de l’informe, qui vont relever le moral des troupes. Je préfère retourner vers la banlieue noire et verte et contempler, au fond de l’église de Heigne, les photos commémoratives, autant de visages à l’expression ouverte et grave sous le tricorne ou le casque à plumes.
24 juillet. Il pleut.
Ces gens marchent. Comme ils marchent ! Avec quelle ardeur, quelle énergie, quelle musique indomptable – cuivres, fifres, tambours, grosses caisses – sous les grands plastiques transparents couvrant les uniformes et les plastiques plus petits, genre sachet de congélation, qui protègent les plumets teints en rouge. Car il pleut, évidemment. Et il fait froid : onze degrés ce 24 juillet 2011, pour le 631e anniversaire de la marche de la Madeleine. 631 ans depuis que la sainte invoquée a stoppé la peste noire à Jumet ! 631 ans de processions, à peine interrompues par les guerres. 631 ans de compagnonnage, de répétitions, de transmission, de remises au goût du jour notoirement francophile. Ce qui explique que la procession actuelle compte l’Escorte de Napoléon, les Tirailleurs sénégalais, les Spahis algériens, la Brigade française d’Indochine, mais aussi les Mexicains, souvenir du temps où les verreries de Jumet s’exportaient jusqu’au Nouveau Monde, ou encore, héritage des deux dernières guerres, les Chasseurs à pied belges 14-18, la Marine anglaise ou la Garde mobile canadienne.
J’ai mis mon réveil à quatre heures du matin, je suis arrivée à Heigne-sous-Jumet au moment du départ. Pas trop de monde encore – on m’a dit hier qu’il y en aurait bien plus vers midi, à l’arrivée – j’ai donc pu garer la voiture à cinq cents mètres seulement. Je me suis glissée contre une bâche verticale qui dissimule une attraction foraine, encore fermée à cette heure, bâche qui ne protège en rien de la pluie mais qui offre l’avantage d’être longée par un faisceau d’épais fils électriques gainés de caoutchouc. Je grimpe sur les fils et me voilà un peu plus haut que les autres spectateurs et leurs parapluies. Juste à la hauteur, en fait, du grand policier de service que quelques adolescentes charrient à coup de questions faussement naïves, et qui se tient coi, souriant stoïquement. J’ai un parapluie moi aussi, je l’abriterais volontiers, ce joli représentant de l’ordre, d’un ordre qui ne sera jamais troublé, à vrai dire. La foule fait de petits signes amicaux aux marcheurs et réciproquement. Tout le monde, à cette heure très matinale, se connaît, et je me sens bien, là, pas seule du tout. La pluie rassemble. Une fille se glisse sous mon parapluie, proteste parce que quelques gouttes ruissellent dans son cou à cause d’un mouvement que je fais, me sourit quand même, retourne à ses amies, au policier qu’elles harcèlent.
Une heure plus tard, la nuit enfuie, il cesse de pleuvoir. Les enfants du cortège brandissent leurs petites épées avec plus de sérieux et d’ardeur, les chevaux fument, les plastiques disparaissent. J’ouvre enfin sans risquer de la tremper la revue achetée à la dame aux brochures de l’église Notre-Dame de Heigne. Sur la page consacrée au programme des festivités, je lis que le lundi, demain donc, sera le jour de la remise des médailles pour cinquante ans ou soixante ans de participation à la marche. On marche ici dès ses premiers pas d’enfant, on marche jusqu’à ne plus savoir marcher. Ou boire, car le périple est ponctué de haltes. La dame aux brochures, à qui je demandais hier s’il y avait des femmes parmi les marcheurs, m’a appris ceci : Gilberte Agon, Marraine du drapeau des Maréchaux d’Empire et du 5e Régiment des Cipayes anglais, était patronne d’un des cafés où descendent les marcheurs. D’où sa distinction honorifique.
Il y a quelques femmes dans le cortège. Vêtues en cantinières, avec leur petit tonneau et deux verres à pied tenus immuablement entre l’index et le majeur, ou en cavalières de l’Empire, avec leurs dolmans à brandebourgs, elles feront leurs kilomètres, elles aussi. Vingt-deux kilomètres est une distance qui, à pied, m’est familière, dans les forêts wallonnes, mais je n’ai jamais parcouru vingt-deux kilomètres en soufflant dans un instrument à vent ou en faisant virevolter les baguettes d’un tambour. C’est en me disant cela que, soudain, je me sens un peu seule. Le défilé vécu en marge reste un spectacle plus qu’une fête.
Je reprends la voiture, repars dans l’autre sens, vers Roux. Chercher encore, se perdre encore. Petit matin gris, calme, une rue puis l’autre au hasard. Je me souviens qu’Eric m’avait montré un château d’eau. Enfin je crois que c’était un château d’eau. Une espèce d’immense cube sur pattes, assez impressionnant. Il disait qu’il en ferait un refuge où écrire les best-sellers qui le rendraient riche. Cela m’avait plu, ce fantasme. J’avais craint trouver un Eric abattu, rongeant son frein dans un monde devenu de plus en plus banal, mais à mon soulagement, je rencontrais l’Eric des lettres pleines d’entrain, quand il écrivait cinq heures par jours, sept jours par semaine, en prison.
25 juillet. Il pleut.
Dix-sept ans de prison, une « condamnation à mort » comme on disait à l’époque, commuée en « perpétuité ». La mort pour dire la perpétuité, la perpétuité qui dure moins de vingt ans, ce n’est pas de l’hypocrisie langagière, juste la preuve que le monde de la Justice est plus vieillot qu’ailleurs, qu’il a, en terme de vocabulaire, du retard à l’allumage. On dit bien aujourd’hui « sans-abri » pour « clochard », « malvoyants » pour « aveugles », et « pays de Charleroi » pour « Pays noir ». La mode est à l’atténuation consensuelle, ménageons s’il vous plaît les membres les plus faibles de notre communauté. Sauf les « détenus ». Et les « victimes ». Que je sache, ces vieux mots n’ont pas été remplacés par d’autres.
J’ai fini par retrouver le château d’eau. Enfin je crois. Parce qu’il me semble qu’à l’époque c’était un lieu plus ou moins désert. Et là, je vois des immeubles à côté. Visiblement, ils existaient déjà mais je ne me souvenais que de ce château d’eau devenu le symbole de la solitude artistique. J’erre autour en cercles concentriques, me déplaçant comme dans un vague cauchemar, cherchant obstinément la maison, sans la trouver : toutes ces rues en pente, tous ces terrils se ressemblent. Peu à peu je me laisse sournoisement conquérir par le charme de ce paysage où tout prolifère de manière hétéroclite. Maisons, fabriques, fourrés, pavés ou chemins de terre, flaques, fleurs sauvages, tout reflète le bricolage vital.
Nos vies ne sont rien d’autre. Et l’écriture.
26 juillet. Il pleut.
Rencontrer une région, c’est comme tomber amoureux : on rêve toujours à une histoire qui serait belle comme de la couleur jetée sur les murs. Mais moi je me fiche du rose, du parme ou du vert. C’est le noir qui me plaît. Ou plutôt l’énergie du noir. On en a tous, du noir au fond.
Le Pays noir est un lieu en soi. Intense, dur, vibrant. Une sorte de drogue pour la vie : j’étais là, j’ai vécu ça, je ne vis plus depuis, ou je vis en fonction de ça. Sûr que je suis tombée sur Eric à cause de ce noir-là. J’écrivais sur le suicide, lui sur le fait d’être un criminel : la même insensibilité, le moment venu. La même haine. De soi. De l’autre. La même sortie du monde au prix d’un acte violent.
C’est à Jumet, nulle part ailleurs au monde, qu’une entreprise de nettoyage affiche sur son site internet : « Spécialiste en nettoyage après suicide ». Et c’est à Charleroi qu’est née l’idée d’un « City Safari » dont le parcours comprend la visite de l’endroit où la mère de Magritte s’est suicidée.
Après une vie soi-disant dissolue et sa rencontre avec le Christ (« Va et ne pèche plus »), Marie-Madeleine s’est retirée dans une grotte et a passé le reste de ses jours la main sur un crâne. Des années de larmes pour se repentir. De quoi ? L’Evangile n’en dit rien. Mais en épluchant la brochure « El Mad’lèneû », je trouve ceci : dans une chanson populaire du Hainaut, Madeleine est une jeune fille radieuse qui refuse l’ordre de son père de se marier. Elle ne veut ni prince ni roi, mais voyager, vêtue de courtes jupes et de plats souliers. À une époque ou les femmes étaient prisonnières des longues jupes, des talons hauts, du mariage et du maternage, cette chanson dit exactement ce qu’une fille a toujours eu envie d’entendre.
Marie-Madeleine à l’âge de quinze ans, n’y avait pas plus belle enfant, chantaient les femmes en travaillant. Les sculpteurs des églises de campagne l’ont toujours su. De la Wallonie à la Slovénie, Marie-Madeleine, malgré le crâne, est représentée comme sensuelle et gracieuse. C’est l’amour qui, après avoir beaucoup voyagé, se range sans renoncer à l’ardeur. Joues rouges, yeux brillants, lèvres gonflées, silhouette élancée – normal pour une grande voyageuse - et avec ça l’air expérimenté et joyeux de celle qui n’est pas née de la dernière pluie.
La Madeleine de l’église de Heigne, que je vais revoir en ce jour, est une des plus jolies qu’il m’ait été donné de croiser. Elle se tient, discrète et souriante, dans l’ombre d’un autel latéral. Ce n’est pas elle qui a défilé dimanche, mais une statue de la Vierge, plus sérieuse, moins charmante, celle qu’on voyait déjà sur les photos prise par mes parents en 1953. Sur sa poitrine, une encoche vitrée contient des reliques. J’aimerais en savoir plus sur ces reliques : quelle partie du corps, exactement ? Les reliques chrétiennes n’ont jamais compté que des os honnêtes, tibias, péronés, phalanges ou morceaux de crâne. Il a toujours manqué quelque chose à l’Eglise. Le pubis est un os aussi.
Visiblement, les festivités se poursuivent toute la semaine. En rentrant, je croise quelques groupes épars de marcheurs en costume. S’ils arpentent toujours le pavé en musique, ils se contentent désormais de la distance modeste séparant un café d’un autre. Quelque chose d’oscillant se répand dans les rangs. Certains regards sont vitreux. Les petits signes d’amitié se font plus vagues, plus brusques. Par prudence on a laissé les femmes et les enfants à la maison. La rue fume après la pluie. Le public s’est évaporé.
27 juillet. Il pleut.
« C’est pas pour être reconnu que j’écris. Ce qui me pousse est plus profond. Ça vient quand j’imagine que pour la première fois je serais autre chose qu’un criminel. Il serait salutaire de m’encourager. Mais pas par pitié ou par curiosité. Pour le talent », m’écrivait Eric à l’époque de sa détention.
En prison il écrivait tous les jours, cinq romans à la fois. Et maintenant qu’il est dehors ?
Maintenant qu’il doit s’efforcer, avec le temps que ça prend, de mener une existence normale ? Qu’est devenue sa vie ? Quel sera son avenir ?
En ce qui concerne l’avenir du Pays de Charleroi, à commencer par la ville même qui fête le centenaire de l’exposition universelle de 1911 en annonçant de grands travaux et en mettant ses murs en couleurs, je ne suis pas devin. Mais j’ai vu marcher les gens, à Jumet, Roux, Courcelles. J’ai senti leur solidarité, leur fierté, leur souci de transmission. Quelle région possède, au km2, autant de groupes d’amis, de bénévoles, de marcheurs, de musiciens, de connaisseurs de la culture populaire, de gens instruits de l’Histoire jusque dans les foyers les plus abîmés par la crise ? Quelle population se mobilise l’année durant pour récolter à coup de bals, de ventes de cartes de soutien, d’appels aux commerçants, les fonds nécessaires à la confection des costumes, au paiement de l’orchestre, au rafraîchissement des troupes ? Quel projet culturel fédère à ce point, sans se payer de slogans, tous les milieux et les générations ?
Il serait salutaire de les encourager. Pas par pitié ou curiosité. Pour le talent.
28 juillet. Il pleut.
Matin. Je relis mes notes, calfeutrée dans mon refuge muséal. Il ne me déplairait pas de demeurer ici quelques décennies, histoire de voir ce que deviendra cette région. En attendant, je me demande si mon texte lui rendra justice. Car même si j’espère vivre plus vieille que Gilberte Agon, Marraine du drapeau des Maréchaux d’Empire et du 5e Régiment des Cipayes anglais, la vie comme la page est courte et il faut bien choisir.
J’ai vu, cherché, arpenté, rempli d’observations mon carnet, écumé les livres prêtés par le musée, tenté d’imaginer la vie de mes parents au Pays noir… Mille fantasmes de récits se sont bousculés dans ma tête.
Finalement, les marcheurs ont gagné. Et une maison que je n’ai jamais retrouvée.
Après-midi. Promenade de santé méditative à Mont-sur-Marchienne. En cherchant, sans le trouver, l’emplacement des ACEC où travaillait mon père, je passe devant d’immenses bâtisses industrielles frappées de l’inscription FABRIQUE DE FER, DEP. TREMPE ET REVE. Un pays gris comme le fer, une population au caractère bien trempé, des gens habités par leur rêve : tout est là, en lettres à moitié effacées. Ma petite fabrique de phrases peut commencer à fonctionner.
29 juillet. Il ne pleut plus.
Cet après-midi le soleil sort, nuages blancs sur fond noir, larges éclaircies de bleu. Les terrils brillent d’un vert enthousiasmant, la Sambre étincelle, les pêcheurs sont à la fête, tout ça pour mon dernier jour. Assise à une terrasse du côté de l’abbaye d’Aulne, je relis mes notes. Peu de monde. Un motard blond boit une bière blonde. Son casque, posé sur une chaise, est bleu, son blouson bleu, sa moto bleue. La très jeune serveuse, qui a dû guetter le client toute la semaine, est jolie comme une fée et, ce qui ne gâche rien, d’une attention rayonnante. Nous sommes, le motard bleu et moi, les émissaires du soleil : tout ira mieux demain.





