1.
C’est à Saartjie Baartman que je pense quand j’arrive au Cap-Oriental. Saartjie exhibée sur une estrade à Piccadilly Circus de une à cinq heures de l’après-midi, un succès retentissant, le premier spécimen originaire des berges de la rivière Gamtoos. Ses restes sont enterrés dans la vallée de la Gamtoos, à l’est de Port Elizabeth. Grahamstown, où je me rends, est au nord-ouest de Port Elizabeth, au Cap-Oriental, entre les rivières Gamtoos et Great Fish. Je pense à Saartjie Baartman en conduisant de Port Elizabeth à Grahamstown. À elle et au cœlacanthe.
Dans la voiture, Carl me parle du corps vieux de deux mille ans d’un Bushman découvert par un archéologue du Musée d’Albany. Il a été préservé en étant enveloppé dans les feuilles d’une plante vénéneuse, qui a éloigné les insectes. Carl, expert en botanique, me désigne cette plante le long de la route. J’aimerais vraiment voir le corps, dis-je. Quand, plus tard, j’interroge Anton à ce sujet, il me dit, en écartant les mains pour illustrer son propos, que le corps est de très petite taille. Il est merveilleusement conservé, on distingue même encore les empreintes digitales, dit-il.
La tombe de Saartjie Baartman ; le corps bien conservé du Bushman ; le cœlacanthe, la carrière – voilà mes repères dans Grahamstown.
Le Cap-Oriental est sec. Je vis, moi, à Durban, une cité côtière de la région subtropicale, dans la province de KwaZulu-Natal. L’air là-bas est une soupe épaisse. La couleur dominante est le vert.
2.
J’ai fait la connaissance de Johan Binneman il y a plusieurs années, à Stellenbosch. A l’époque il était attaché au Département d’Archéologie. Aujourd’hui, il travaille à la section des Sciences naturelles du Musée d’Albany. C’est lui qui a procédé aux fouilles. Il m’accueille avec chaleur. Il se souvient de moi. Je le reconnaîtrais n’importe où, mais j’ai l’impression quant à moi d’avoir changé et d’être méconnaissable depuis plus de trente ans que nous ne nous sommes vus. Il m’emmène à l’atelier d’archéologie. L’odeur des os est accablante. Pour éviter de choquer certains groupes de visiteurs, un corps, préservé de la même manière et exposé depuis longtemps au musée, a été déplacé.
Derrière un rideau de fortune en plastique, sous un sac de plastique noir, se trouve le corps. L’homme est couché sur le côté, les genoux remontés, les bras entre les jambes. Tu es poussière et tu redeviendras poussière, me dis-je. Il est vraiment très petit. Difficile de croire qu’il s’agit du corps d’un adulte. La belle forme ronde de la tête et les os larges des pommettes sont caractéristiques du peuple San. De minuscules oreilles, bien conservées, fait remarquer Johan. De petites touffes de cheveux par places et des colliers autour du cou. Pieds et orteils des plus délicats – on dirait ceux d’un enfant. Le corps est emmailloté dans les feuilles de la plante vénéneuse (Boophane disticha). C’est le poison de cette plante qui a empêché insectes et larves de pondre leurs œufs dans le corps. Par endroits, des feuilles sont encore visibles, si minces et de couleur si proche de celle de la peau qu’on les distingue à peine. Grâce à cette plante et en raison de la chaleur sèche qui règne dans la région, le corps s’est conservé pendant deux mille ans.
Johan me dit qu’ils ont découvert un peu partout des trous dans la terre, recouverts d’herbe, dans lesquels on a trouvé les bulbes vénéneux. Certains archéologues pensent que les bulbes étaient entreposés de la sorte par les San. D’autres, que ces trous ont pu être des lieux d’accès à un monde surnaturel, car l’ingestion du bulbe vénéneux produit des hallucinations.
« N’est-ce pas merveilleux, » dis-je à ma fille, « de croire à ce point en un autre monde, un monde auquel on peut accéder par la transe. Cela me fascine ! C’est si beau, aussi, de voir la mort comme un autre monde, comme le voyaient les Bushmen. Si consolant. » (L’autre monde n’est pas plus étanche qu’une embarcation ; Quignard*).
« Il semble donc, explique Johan, que le corps enveloppé de ces feuilles ne l’était pas seulement par souci de conservation, mais dans le but d’aider le mort à atteindre l’autre monde par la transe. »
Je loge chez Brink, ma fille aînée. Un soir au dîner, je dis regretter le fait que je ne saurais probablement pas de mon vivant s’il existe une vie sur d’autres planètes et sous quelle forme. Anton dit que les vaisseaux spatiaux Pioneer 10 et 11 ont embarqué à leur bord de petits disques de métal indiquant leur époque et leur lieu d’origine à l’intention d’éventuels astronautes susceptibles de les découvrir dans un lointain futur. Voyager 1 et 2 ont été chargés d’un message plus ambitieux – une sorte de capsule temporelle susceptible d’informer les extra-terrestres de l’histoire de notre planète ; un disque de cuivre plaqué or de 12 pouces de diamètre, contenant des sons et des images illustrant la diversité de la vie sur terre. Des sons naturels (le vent, l’orage, le chant des baleines, des oiseaux, etc.), de la musique issue de différentes cultures, un message de bienvenue en 55 langues, de l’Accadien (parlé par les Sumériens il y a six mille ans) au Wu, un dialecte chinois contemporain. Avec un mode d’emploi pour décoder les images et les messages audio. Il faudra quarante mille ans avant que la sonde atteigne le système planétaire suivant, a affirmé Carl Sagan, président du comité de la Nasa à l’époque. Et, manifestement, ce disque ne pourra être décodé que par des (autres) civilisations interstellaires avancées.
Je joins les mains, émerveillée. L’histoire de la terre depuis cinq milliards d’années, toutes les époques historiques, toutes les civilisations, toutes les langues, tout ce qui caractérise notre vie sur cette terre – tout cela comprimé dans une capsule minuscule et projeté dans l’immense Vide inconnu. Dans l’espoir que quelque part existe un destinataire qui le décodera. Voilà qui nous étions, voilà à quoi ressemblait notre vie. C’est profondément émouvant.
Brink dit que cette conversation accroît son angoisse existentielle. « Pourquoi ? » dis-je. « Cela ne l’aide pas, » dit-elle, « de prendre conscience de notre place dans l’univers ». « Et alors ? » dis-je. « Insignifiante, » dit-elle, et elle se lève, prend son assiette et se dirige vers la cuisine.
3.
Le cœlacanthe est un gros poisson, bien plus gros que ce à quoi je m’attendais. Presque cinq pieds (presque aussi long que le corps du Bushman ?). Jaune pâle, il est là, conservé dans du formol. La peau a été retirée d’un côté afin de révéler les organes internes. Les organes, la peau, tout est de la même couleur jaune pâle, alors que le poisson au naturel est d’un magnifique bleu violacé, aux irisations chatoyantes. J’observe ses nageoires, qui ressemblent plutôt à des membres rudimentaires. Le cœlacanthe est un poisson à nageoires lobées qui n’appartient pas au groupe des poissons dont sont issus les tétrapodes. Chez les humains et chez d’autres tétrapodes, les nageoires lobées se sont adaptées et ont fini par former des bras, des jambes, des ailes. Le cœlacanthe est considéré comme un fossile vivant, car avant la découverte du premier spécimen, on pensait l’espèce éteinte durant le Crétacé, il y a huit millions d’années. Tout bien considéré, quelle évolution ! Ce processus, incroyablement long, par lequel une nageoire se transforme peu à peu en membre, au moyen duquel les premiers amphibiens ont pu se déplacer sur la terre avec (j’imagine) grande difficulté.
Après vingt ans passés à Durban, je lutte encore avec la végétation, le climat, le ciel bas, le mouillé, la décomposition, l’humidité qui s’insinue partout. J’aime le Cap-Oriental parce qu’il y fait sec. J’aime la couleur des formations rocheuses et la végétation, ici. Le temps est imprévisible, mais les saisons – contrairement à Durban – sont clairement délimitées. Brink a un petit patio en face de l’appartement de sa grand-mère. Un haut mur, peint en jaune, le sépare de la rue. Deux rosiers y poussent, il y a aussi deux pots contenant des vygies et un géranium (la fleur des pionniers) sur la table de jardin. Et une grande pierre. Un jardin comme je les aime, petit et sec. Si différent de mon jardin à Durban, d’une prolifération obscène. Ici, l’œil voyage loin. Les cyprès s’épanouissent, les aloès, les oliviers, les poinsettias, les vygies ; toutes les plantes qui à Durban sont envahies par les moisissures, la rouille noire et les insectes.
Mais l’eau de distribution est toxique, pleine de coliformes et de métaux lourds, si toxique que de nombreux poissons du Département d’Ichtyologie ont péri. Négligence municipale. Et, en ville, on est indéniablement confronté à la pauvreté. Contrairement à Durban, où ceux qui peuvent se le permettre traînent dans les centres commerciaux, ce qui réduit considérablement les occasions de rencontrer la pauvreté.
4.
J’ai demandé à Anton de m’emmener à la carrière un après-midi. Anton est mon ex-mari, le père de ma fille aînée, Brink. La carrière est située à la périphérie de la ville, au-delà des dernières résidences universitaires. Pour y aller, nous longeons un grand terrain à bâtir situé sur la colline – probablement une nouvelle résidence en cours de construction. Anton marche devant, je le suis. Nous bavardons sans relâche. A quelques reprises nous tombons sur des excréments humains. Nous atteignons la carrière par un chemin différent de celui que le public a suivi à pied, en 2007, en vue d’assister à la pièce de Brett Bailey’s basé sur le mythe d’Orphée.
Maintenant le lieu est désert. Il fait très calme. Les voix des ouvriers sur le chantier ne nous parviennent plus. Une vaste étendue plane est enserrée entre les falaises à pic de la carrière. Au-dessus de nos têtes, le ciel, immense. Par moments, quelques bouteilles vides roulent, poussées par de brèves rafales de vent. À part quelques buissons de kaki, les plantes sont rares ; sous nos pieds, rien qu’un gravier fin. Quelqu’un a fait du feu ici, peut-être l’un des ouvriers. Sur la gauche, les parois de la carrière sont d’un pâle ocre jaune ; de petits arbres poussent sur les saillies étroites. À droite, où l’exploitation est toujours active, la paroi escarpée a l’apparence du granit, striée de gris clair et foncé. Anton m’explique la géologie des formations rocheuses. Je lui demande à quoi serviront les roches empilées à notre droite. À construire des routes, pense-t-il. Des damans se chauffent au soleil sur certaines de ces roches. Un peu plus loin il y a un monceau de pneus ; je me demande si ce sont ceux qui ont servi pendant la représentation d’Orphée.
J’ignore pourquoi ce lieu me fascine à ce point. Je suis venue voir cette pièce avec Brink lors du festival de Grahamstown en 2007. La représentation a commencé au crépuscule. Les spectateurs ont dû marcher ici en silence, escortés par un nain infirme qui les pressait sans cesse d’aller plus vite. L’obscurité venant, les falaises, d’ocre pâle et de blanc sableux, se sont découpées nettement contre le ciel de plus en plus sombre. Des oiseaux et des pigeons bisets se sont dirigés vers leurs nids dans le rocher, et les ombres voltigeantes des chauves-souris ont fait irruption. La lune s’est levée. Le petit groupe de spectateurs qui constituait le public suivait les comédiens à pied d’un endroit à l’autre, là où se jouaient les différentes scènes. Nous avancions dans un silence funèbre, n’entendant que le bruit du gravier sous nos pieds, le nain truculent et colérique comme escorte. Une étrange structure de fil de fer figurait la porte des Enfers. Des pneus enflammés guidaient nos pas tout le long du sentier. Entre des roches, un homme qui ne portait qu’un caleçon se tenait immergé jusqu’à la taille dans une mare d’eau. Dans un enclos grillagé, un peu plus loin, des enfants noirs travaillaient silencieusement dans ce qui ressemblait à une fabrique – des chaussures de sport étaient disposées sur des boîtes à chaussures. Un homme était attaché à un vieux sommier de métal, l’éclairage projetait son ombre immense contre la paroi de la carrière. C’était magnifique. Eurydice était l’une des femmes aux visages blanchis à l’argile, aussi inexpressifs que des masques. Dans le mythe, Orphée se retourne et dit une seule parole, perdant Eurydice pour toujours. Brink avait des réserves considérables quant à la pièce, moi je la trouvais émouvante. J’avais été captivée par le lieu, l’atmosphère, l’obscurité croissante, les ombres projetées sur les hautes falaises.
Après un moment, Anton et moi faisons demi-tour. Nous parlons toujours inlassablement. Nous nous souvenons de la naissance de Brink, nous évoquons sa situation actuelle. Nous parlons de l’homme et de la femme à qui Anton loue une chambre, de ce que cela représente pour lui de vivre avec ces gens, de la manière dont ses interactions avec l’homme sont révélatrices des limites de sa relation avec son propre père. Leur conception de la proximité émotionnelle, dit Anton, revient à vous introduire dans leur monologue intérieur. Sans se préoccuper du lieu où vous vous trouvez vous-même.
5.
En 2003, j’ai regardé la vidéo des funérailles de Saartjie Baartman. Les funérailles avaient eu lieu deux ans plus tôt, en 2001. À Paris, en vue de leur rapatriement par bateau en Afrique du Sud, on avait placé dans une caisse les restes de Saartjie – le moulage en plâtre de son corps, (recouvert d’un pagne en peau de léopard en signe de respect), son squelette et, dans leur récipient de verre, le cerveau et les parties génitales prélevés en 1815 par Cuvier lors de l’autopsie qui a suivi le décès. Lorsque ces restes arrivèrent à Cape Town, ils furent placés dans un cercueil. Lors de la cérémonie d’accueil officielle, le cercueil, recouvert du drapeau sud- africain, fut escorté par des fillettes (aux cheveux tressés en petites nattes serrées) pour son entrée dans la pièce, tandis que jouait un petit orchestre de la marine. À cette occasion, plusieurs chœurs chantèrent, des délégations de femmes griquas dirent des paroles émouvantes, un homme politique fit un discours, un scientifique éminent et âgé s’exprima, ainsi qu’un chef Khoisan – paré de perles, une cape de léopard drapée autour de ses épaules et de sa tête.
Quelques femmes désignées avaient déjà béni et consacré le cerveau et les parties génitales lors d’une cérémonie privée avant qu’on ne les scelle avec le squelette dans le cercueil.
Plusieurs groupes griquas réclamaient les restes et finalement la région du Gamtoos fut choisie comme lieu d’ensevelissement, à la satisfaction générale. Une large bande de terre avait été délimitée le long de la berge de la rivière Gamtoos, où les tribus hottentotes des Inquas, des Gonaquas et des Damaquas vivaient et nomadisaient au dix-huitième siècle.
Les funérailles, interminables, firent l’objet d’une diffusion à la télévision nationale, comme pour toutes les funérailles d’Etat. Parmi les intervenants et les dignitaires se trouvaient des membres de la famille royale des Khoisan, des ministres, des maires, des religieux, des chefs traditionnels et des chefs de tribus, des délégués du Conseil National Khoi, des représentants du Sara Bartmann Reference Group, des historiens, des poètes.
Peu après le lever du soleil, affluent, en bus, des gens originaires des environs et d’autres régions du pays : du Cap-Occidental, du Cap-Nord, du Free State, du Gauteng. Des hauts-parleurs et des enceintes sonores sont installés. Un peu plus tard viennent les dignitaires et les invités d’honneur à bord de véhicules officiels et d’hélicoptères. À leur arrivée, ils sont interviewés par la télévision. Le grouillement de la foule fait s’élever la poussière en nuages au-dessus de la terre sèche. Le sol est couleur de terre de Sienne pâle ; les flots amples et languissants de la rivière Gamtoos, d’un ocre triste ; on aperçoit les collines basses à distance. Mais le ciel est aussi clair, aussi vide de comètes et de présages, qu’au premier jour de la création.
Enfin la cérémonie officielle peut commencer. Sur une scène étroite et longue, les animations se succèdent. Des fillettes en jupes courtes imprimées de motifs animaliers se meuvent avec énergie sur un rythme contemporain. Un groupe d’enfants Khoisan en costumes exécute une petite danse. Des femmes âgées chantent et battent des mains, la chair solide de leurs seins et de leurs bras ballottant avec enthousiasme. Les Inqua Mighty Angels, un groupe de jeunes hommes, impriment des secousses étonnantes à leur buste en dansant. L’un d’eux souffle dans la corne d’un koudou - un son funèbre -, quelques autres jouent de la gora, vibration douce, harmonieuse ; les percussionnistes frappent leurs tambours avec frénésie. La scène supporte à peine le poids des danseurs. La foule est en transe ; tous crient et agitent leurs drapeaux ; les photographes de presse se précipitent en quête du meilleur cliché.
Puis se succèdent des vagues d’hommages et de discours. Des cheffes khoisans s’expriment, des délégués de toutes sortes de comités, des politiciens, des historiens. L’enthousiasme de la foule commence à décliner, les gens peu à peu se calment. La température s’élève graduellement, le ciel surchauffe les crânes sans pitié. À quelque distance se dresse le cercueil, drapé dans les couleurs nationales, gardé par quatre hommes en uniforme ; de temps en temps la brise soulève légèrement le drapeau.
Saartjie est interpellée comme « notre grand-mère, notre antique mammie issue de la tribu Inqua, une descendante de la nation originelle. » « Mamma Sarah, » disent-ils, « tu es une icône internationale, le symbole de notre héritage. Mamma Sarah, notre ouma, tu es revenue au pays et tu nous interpelles, nous, le peuple Khoisan. Maintenant tes ossements sont avec nous. » Le vent siffle doucement dans les micros. Le président s’adresse à la nation, à chaque personne présente ici aujourd’hui, et à chacun resté à la maison, devant la télévision. Sarah a triomphé des forces du mal, sa présence constitue une victoire pour notre démocratie, un puissant élan pour la construction de la nation, dit-il. L’attention de la foule s’évapore davantage. Les fillettes se tressent mutuellement les cheveux. Les bébés et les grand-mères dorment à l’ombre maigre des parapluies.
Un petit chœur de femmes entre en scène. Joie et bonheur, chantent-elles, la voix de la mé-lo-die, la voix dans-le-désert. Des prédicateurs suivent. Le plus important d’entre eux porte des lunettes solaires et un manteau de cuir sur son costume. Il cite la Genèse, 4 :10 – le sang d’Abel qui crie après que Caïn l’ait tué. Cet homme est un habile rhéteur. Il échafaude sa plaidoirie systématiquement. Il entend la voix de Sarah Baartman crier. Il l’entend crier au nom des bébés, des enfants, des filles, des mères, des grand-mères, elle crie au nom des abusés, des lésés, des opprimés. La chaleur croît. La terre derrière le prédicateur devient d’une dure couleur de Sienne brûlée, toile de fond idéale pour les cris de ralliement à Mamma Sarah. Leur écho roule au-dessus de la terre plate et ocre, au-dessus des têtes de la foule passive, distraite, au-dessus des collines arides de la Vallée d’Hankey. Suivent des prières en Afrikaans et en Griqua (cliquètements doux, explosifs). Les choristes des Voix de l’Espoir chantent, accompagnées par le son d’un clavier. Elles se balancent tristement, en suivant le rythme de la musique, vêtues de jupes noires et de T-shirts imprimés représentant Mamma Sarah.
Finalement le cercueil est emporté jusqu’au corbillard. La foule l’entoure en chantant. On brûle de l’encens. Le convoi funèbre (Entreprises Goodall & Williams) s’ébranle, suivi, à pied, par les dignitaires. Lentement la procession se dirige vers une petite colline, lieu du dernier repos de Sarah, désormais déclaré Patrimoine National. La foule reste à distance. Des sachets de nourriture sont distribués. Chacun déguste oranges, petits pains et morceaux de poulet, tandis que se poursuivent les derniers rites sur la colline – prières et incantations ; des femmes lancent des chants stridents dans la langue maternelle de Sarah. Il fait plus frais, de grands nuages s’amassent. Le cercueil est descendu dans la fosse. L’air devient indigo foncé et bleu cobalt, avec des bandes de cuivre, d’ocre, de magenta, de vert émeraude et de Sienne brûlée. La masse des nuages croît de manière menaçante. De grands aloès indigènes (aloe bainesii), le flamboyant Red Hot Poker (Kniphofia) et de petits épineux se détachent sur le ciel qui s’assombrit dramatiquement. On entend à distance les lamentations et les gémissements des femmes. Un petit chœur chante une fois de plus et ainsi se termine, dans le triomphe et l’exultation, le tragique voyage de Mamma Sarah.
6.
Je suis pour dix jours chez mes deux filles, ici, à Grahamstown. J’assiste aux répétitions. (Noziswe porte une perruque couleur d’or vieilli.) J’achète des victuailles. Je cuisine : ragoût de légumes à la grecque, bobotie, curry de légumes. Un matin, je prends un thé avec Anton, le jour de notre trente-quatrième anniversaire de mariage. Aujourd’hui nous sommes tous les deux grisonnants et usés, un peu plus qu’effilochés sur les bords. Je fais de la pâtisserie. Un autre jour, Brink a l’œil rougi, elle doit être stressée et préoccupée. Un sentiment de détresse rôde à la surface de ma conscience, un rien pourrait le mettre à nu. Soixante années d’émotions, me dis-je, sont tassées dans ma tête fatiguée. Le petit cadavre du Bushman était différent de ce que j’avais imaginé. Je m’attendais à le voir plus ressemblant à ce que, vivant, il devait être, moins transformé. Transformé en poussière, en pierre – désormais à peine humain, son épiderme presque confondu avec les feuilles de la plante vénéneuse dans lesquelles on l’avait enveloppé. J’achète d’occasion un exemplaire d’En attendant Godot. « Toutes les voix mortes, » dit Estragon. « Que disent-elles ? » dit Vladimir. « Elles parlent de leur vie, » dit Estragon. « Il ne leur suffit pas d’avoir vécu, » dit Vladimir. « Il faut qu’elles en parlent, » dit Estragon. « Il ne leur suffit pas d’être mortes, » dit Vladimir. J’ai toujours affaire à la mort dans mon travail. Qu’y a-t-il d’autre ? Un matin, Brink m’emmène au monument pour acheter des tickets pour le festival. Du sommet de la colline au monument, la carrière est visible. Je lui demande de prendre une photo. Je regarde le sol à mes pieds. Herbe et gravier. L’herbe ploie légèrement sous la brise. Un paysage familier, qui réveille d’innombrables souvenirs.
En ville, je ne peux échapper aux pauvres. Chacun d’entre eux réclame mon attention. Faites l’aumône à un seul, des milliers d’autres restent démunis. Je remarque que les citadins ont appris à détourner le regard, pour éviter de se sentir trop responsables du sort des enfants qui mendient dans la rue. En marchant, je scrute le visage de chacun d’eux, en quête des descendants du peuple de Mamma Sarah – les Inquas, les Gonaquas et les Damaquas – le peuple originel. Je cherche les belles têtes enfantines et rondes, aux larges pommettes, qui rappellent le peuple ancestral des San. Je repère les nuances plus douces du brun des Xhosa locaux, le brun plus sombre des ethnies venues d’autres régions d’Afrique. Je vois des visages d’Anglais éduqués, des visages de robustes Afrikaners, des visages de pionniers.
J’aime Grahamstown. Pourrais-je venir vivre ici, abandonner ma vie à Durban la subtropicale ? Dire à mon mari de vendre toutes mes affaires, de les distribuer aux pauvres, de les donner à l’Armée du Salut ? Mes coquillages seuls pourraient m’être renvoyés, mes coquillages, mes crânes et mes pierres, restes de ce qui un jour vécut, habita, eut une conscience, même limitée. Ici je peux vivre un dernier nouveau départ. Simplifier considérablement ma vie. Entraîner mes yeux à se poser sur les touffes d’herbe à mes pieds, sur les cailloux, puis autoriser mon regard à errer sur l’ocre tendre des plis géologiques des collines au loin, et sur les prairies, hiver comme été, doucement agitées par la brise.
* L’autre monde n’est pas plus étanche que ne l’était votre embarcation, Pascal Quignard, Tous les matins du monde, p. 104, Gallimard. (n.d.t.)
Traduit de l’anglais par Caroline Lamarche
Caroline Lamarche (Liège, 1955) a écrit de la poésie, des histoires, des pièces radiophoniques, une pièce de théâtre et cinq romans dont Le jour du chien (1996, Prix Rossel), Lettres du pays froid (2003), Carnets d'une soumise de province (2004) et Karl et Lola (2007). Son œuvre est parue auprès des Editions Gallimard. Pour deBuren, elle a écrit le Radiolivre 'Loin du Petit Paradis' (www.radiolivres.eu).
Lu à haute voix par Ludmilla Klejniak





