L’horloge de la cathédrale sonne trois heures de l’après-midi quand le minibus entre dans Grahamstown. La petite ville s’étend paresseusement entre des collines arides et plates. On dirait le Far West de l’Afrique du Sud. Nous sommes samedi et c’est l’hiver. Mais sur les arbres poussent des mandarines. Des « naartjies », disent les Sud-Africains.
Les maisons distinguées avec leurs jardins distingués sur le devant fleurent encore l’ère victorienne. Entre les habitations des pêcheurs d’âmes ont jeté ça et là une chapelle – il y a la Nouvelle Eglise chrétienne, l’Eglise méthodiste, l’Eglise baptiste, l’Eglise de la Nouvelle Naissance… chaque croyance s’écartant de l’orthodoxie possède ici sa propre église. Et en matière d’éducation également ils ont fait de leur mieux. Les écoles sont plus nombreuses que les magasins pour à peine soixante mille habitants, sans compter la population des townships, 180.000, un chiffre invérifiable – certains parlent même de 500.000 – estomacs affamés.
Grahamstown est une ville propre, surtout les quartiers résidentiels. Pas une ordure qui traîne, pas un papier qui erre, il ne pousse aucun chardon dans l’herbe tondue ras. Tout est soigneusement entretenu. Par les Noirs. Pour les Blancs. Les besoins des uns sont le gagne-pain des autres. L’équilibre et l’ordre sont ainsi assurés. Et pour la sécurité, il y a des caméras de surveillance, des pergolas de fil de fer barbelé et des chiens bien dressés.
Le festival de théâtre annuel apporte quelques extras à chacun, même aux nombreux mendiants, mais quand les visiteurs s’en vont, la petite ville retombe dans un profond sommeil. Il n’y a pas d’avenir à Grahamstown.
Ces premières impressions, que le manque de sommeil rend ténues, glissent de ma rétine. Insaisissables comme des photos floues. Bah ! peu importe, je sais ce que je viens faire à Grahamstown. J’ai dans la tête un plan parfait et dans ma valise un ordinateur, ainsi qu’un appareil photo, de l’encre, une gomme, des pinceaux, de nouveaux crayons de couleur, un scanner pour le cas où, et dix carnets de croquis neufs, de la marque Moleskine, qui ne sont pas donnés. Il n’est pas question ici de simples griffonnages. Mon citybook sera unique en son genre dans la série. Images et texte réunis dans un seul récit. Ce que je ne peux exprimer par des mots, je vais le dessiner, et inversement. Peut-être reviendrai-je ici l’an prochain pour en faire la lecture dans le cadre du festival de théâtre, sous la forme d’une performance par exemple. Les mots et les images soutenus musicalement par les grillons et les vuvuzelas.
J’ai déjà un titre. Les mères de Grahamstown. Un thème universel, surtout en Afrique. A propos des sous-titres – il y en aura plusieurs, naturellement – j’hésite encore. Dans l’avion j’ai songé à dix questions concernant les mères. Je vais aussi prendre des photos et les personnes interviewées devront dessiner leur mère. Avec les crayons de couleur que j’ai spécialement achetés à cet effet. Ouah ! qu’ils sont beaux ! Rien que pour ces crayons personne n’osera dire non.
Et le fait est que mon plan marche comme sur des roulettes. Les gens sont attirés comme des mouches par mon appareil photo car qui a son Canon à la main voit s’ouvrir tous les chemins. Certains prennent la pose, d’autres font un numéro, tous ils veulent voir leur portrait. Un homme qui est en train de manger un petit pain demande s’il peut être pris en photo avec son petit pain. Tel Napoléon venant de remporter une bataille, il se redresse et regarde fièrement l’objectif. C’est le moment de tenter ma chance.
« Tell me something about your mother, » demandé-je dans mon meilleur anglais.
« She died. » L’homme observe attentivement son petit pain comme s’il n’était plus très sûr de ce qu’il se fourre dans la bouche.
Bien que je me sois préparée à cette sorte de réponses, je n’ai pas envisagé d’emblée how to handle this. En outre, je n’ai pas envie de larmes.
« Ah, » dis-je et « euh.. » et je passe immédiatement à la question suivante.
« Quelle apparence avait-elle ? »
« O, she looked so beautiful, soooo beautiful.” Son visage s’éclaire. Ses yeux pétillent et il sourit en découvrant un trop-plein de dents.
Je suis sauvée.
Il prend une nouvelle bouchée et parle de bon cœur de sa défunte mère.
« Her name was Emily, and she was very shy. » La mère et le fils ne se sont pas vus pendant vingt ans et ‘ when we met again, we both cried all the time. I cried. And she cried. And I cried. Parents should stay with their children. Do you have children?’
Je fais oui de la tête. Lentement j’ouvre la fermeture éclair de ma trousse à crayons. Les yeux de l’homme étincellent plus encore que ses dents.
« Can you draw your mother?”
Il choisit un crayon et concentré à l’extrême, il dessine une petite femme chauve.
C’était un bon plan.
Partout où je vais, mon appareil photographique semi-professionnel attire les curieux comme un pot de miel attire les mouches. Les gens se mettent spontanément à me raconter leur story. De belles histoires sur des mères parfaites, car on ne dit pas de mal des morts. Mais cette story sur une mère qui vit à mille kilomètres de là est également bonne pour un mouchoir trempé de larmes. A la fin de ce premier jour, j’ai réuni une telle quantité de matériaux que le soir, satisfaite, je me félicite de ma détermination.
La nuit il se met à pleuvoir. C’est une bonne chose, d’après les connaisseurs car la pluie rince l’atmosphère. Les soirs seront moins corrosifs et acides. Mais le lendemain matin le ciel est toujours gris. Je veux m’en tenir à mon schéma strict, donc je nous emballe à l’épreuve de l’eau, mon appareil photo, mon carnet de croquis et moi-même. Ma tête méconnaissable est dissimulée sous la capuche de mon gros manteau d’hiver.
« Hey mam, » crie une voix.
Ai-je bien entendu ? Mam ?
Je me retourne et cherche des gamins. Hier déjà ils m’avaient interpellée ainsi. Des petits gars aux museaux grimés en blanc qui dans toute la ville font leur propre side-show, comme un dérivé du festival officiel. Mais aucun petit mendiant en vue. C’est alors que je me heurte à elle. A la gamine d’hier, la gamine au secret, la première adolescente qui m’ait parlé de sa mère. Elle marche droit vers moi et m’enlace. A-t-elle appelé « mam » en voulant dire « madam » ? Ou dans le sens de « mom » ? Maman, par conséquent. Quoi qu’il en soit, mon cœur se met à battre un peu plus vite. Un cœur de mère se laisse rapidement enjôler, et ils ne le savent que trop bien ici.
« Hello sissie, » dis-je, « how are you today?
« No good business, » elle hausse les épaules, « rainy day. »
Elle avance à mes côtés en traînant les pieds. A chacun de ses doigts est accroché un petit sac de mandarines. Sa way of surviving. On parle du temps qu’il fait. Comme hier, elle me montre ses souliers éculés.
« J’ai besoin de nouveaux souliers, » dit-elle.
Hier je lui ai donné 70 rands parce qu’elle avait accepté de parler avec moi si longuement et qu’elle n’avait pas fait de « business » pendant ce temps-là. Elle dit qu’elle a mis l’argent de côté pour la school fee.
J’interroge: « School fee ? »
Elle confirme d’un signe de tête.
« Ah oui, » fais-je.
C’est donc ça.
« I need money for shoes. Very uncomfortable. » Elle soulève le lambeau qui s’est détaché de sa chaussure. Sa plante de pied rose se recroqueville comme un escargot dans sa coquille. Moment de gêne. « Bon , » dis-je, « shoes, alors and let’s go. » Je parle comme si l’Afrique entière comprenait le français.
« Montre-moi où on peut trouver des souliers. »
« Yes, » dit-elle.
Et elle ajoute : « I want high shoes, » en pointant mes bottes.
Un bref instant je me demande si je ne vais pas m’incliner sur le champ pour retirer mes bottes et lui en faire cadeau de bon cœur. Mon désir de bien faire exsude de tous mes pores. Mais un solide bon sens flamand – d’aucuns appelleront ça de la pingrerie – intervient juste à temps pour étouffer dans l’œuf mon élan missionnaire.
« Bon, » dis-je, « high shoes par conséquent, parce que you need them for your job. »
Nous entrons dans un bazar qui vend de tout, des boutiques de chaussures spécialisées ne sont pas faciles à trouver à Grahamstown. Mais même dans les magasins de vêtements l’offre est minime en ce qui concerne les souliers et de plus, tout sent le plastique, le nylon et le made in China. Au fond du magasin se trouve un rayon de bottes. Des bottes excentriques. Je comprends soudain pourquoi les femmes noires élégantes déambulent si fréquemment sur des chaussures hautes incommodes. Qui peut se permettre de hauts talons a de l’argent. Ou un job qui réclame de hauts talons. Mais ce n’est pas le cas pour ma petite vendeuse d’oranges.
« No high heels, » dit-elle résolument.
Malheureusement, le choix est limité. Ce sont ou bien des sandales et des chaussures de sport, ou bien high heel boots et escarpins. Et tout ça made in China. Qualité : zéro. « On va peut-être trouver quelque chose over there. »
Je montre le rayon enfants et j’essaie de lui expliquer qu’il vaut mieux chercher de ce côté pour trouver des bottes plates.
« No, no kid shoes. » Elle secoue la tête, offensée. Elle sait ce qu’elle veut.
Nous allons de magasin en magasin. Nous marchons le long du marché. C’est de mal en pis, tant en ce qui concerne les modèles que la qualité. Voilà donc ce qu’on appelle ici des chaussures, me dis-je, en voyant cette montagne de plastique préformé. Alors qu’ils ont ici tant de bêtes à écorcher. Les poor people auraient bien besoin d’une semelle en cuir car étant donné les distances qu’ils parcourent quotidiennement –de leurs townships à la ville et retour – même un podomètre s’épuiserait à la tâche.
« No good shoes, » dis-je, je veux de la qualité. Parce qu’elle m’accompagne, l’adolescente peut entrer dans des magasins où s’affiche au fronton sans ambigüité : « Right of admission reserved. » Mais même dans ces magasins « chics », les chaussures proviennent encore de Chine. Je fais un rapide calcul et me dis que ma générosité n’en est pas à cela près, mais que 65 euros, c’est tout de même un peu beaucoup pour une première action charitable. Je suis ici depuis deux jours, il me reste une quinzaine à passer ici. Je dis que ces bottes sont trop chères, confuse, elle hoche la tête et nous continuons notre chemin. Soudain elle me prend le bras. Je le presse contre moi, mon cœur se gonfle de contentement. Nous sommes comme mère et fille, à faire gentiment du shopping. Alors que je hais le shopping. Je lui caresse la joue et vois son oreille difforme. Elle m’en a parlé le premier jour. C’est son secret. Pauvre petite.
« Que penses-tu de celles-ci ? » demandé-je. « Ou de celles-là ? » Je lui montre des chaussures qui relèvent d’une catégorie de prix raisonnable. Elle choisit les moins chères, la différence est tout au plus de 60 rands, donc je lui dis qu’elle doit prendre celles qu’elle trouve les plus jolies.
« You have to wear them, not I. » Je m’entends parler comme si je m’adressais à mes propres filles.
« Celles-ci, » fait-elle.
Je me comporte en connaisseuse et examine attentivement ce qu’elle a choisi. La semelle, l’intérieur, le talon. Elles ressemblent à mes propres bottes mais dans une version bon marché en similicuir. Peu lui importe la qualité. Tant qu’elles sont neuves et qu’elles brillent, elles sont forcément de bonne qualité. Je lui dis de les essayer. Elle ôte les loques qu’elle a aux pieds. Pourquoi porte-t-elle des collants marron ?
« Il te faut des chaussettes, » dis-je, « des chaussettes en coton, pas de nylon. Le coton est préférable quand on transpire des pieds. » Mais alors je m’aperçois que ces collants, c’est en réalité sa peau nue. Elle trouve que les bottes lui vont parfaitement. Je n’en suis pas si sûre, donc je presse sur le bout. Il se forme aussitôt un creux qui persistera le reste de la journée. Mais c’est ce modèle qu’elle veut, et pour une raison incompréhensible, uniquement en pointure 6. Deux tailles trop grandes. J’achète des chaussettes en coton destinées à combler un tant soit peu le vide. Nous nous rendons à la caisse.
La caissière est méfiante, veut savoir quels sont nos liens.
« Aucun, » dis-je.
« La fille est peut-être à votre service ? » Est-ce une accusation, un avertissement ou une remontrance ?
« Non, » fais-je.
« O,» dit-elle, et elle a l’air un peu surpris, « she should be lucky. »
Malheureusement, elle n’est pas si lucky, car précisément ce jour là, je n’ai pas assez d’argent liquide sur moi et les cartes de crédit ne fonctionnent pas. J’aurais pu remettre les bottes à leur place et revenir un peu plus tard, mais l’adolescente les a déjà aux pieds. Ses vieilles baskets sont rangées dans une poche en plastique qu’elle tient à la main. Pendant qu’elle m’attend dans le magasin, je presse le pas sous la pluie tombant à grosses gouttes en direction de ma chambre pour y prendre de l’argent.
En chemin, je vois les autres petites vendeuses de son clan. Elles me sourient, dans l’espoir d’être demain les lucky ones. Seront-elles jalouses à la vue des bottes neuves de leur copine ? Je m’imagine une scène dramatique – avec force cris et coups de pieds- au cours de laquelle les gamines voudront voler les bottes. Pendant que l’une lui maintient les jambes, l’autre tire sur les bottes neuves. Tout à l’heure je vais lui dire de prendre bien soin de ses nouvelles chaussures et même de les cirer chaque jour. Les Noirs font ça très bien, n’est-il pas vrai ? Peut-être aussi qu’il serait temps pour elle de chercher un autre job, quelque chose qui lui assure un revenu plus régulier et une vie meilleure.
Quand je regagne le magasin trempée jusqu’aux os, elle est toujours assise sur la banquette, avec ses bottes aux pieds. Elle sourit et vient vers moi. Elle marche un peu comme un pingouin, ce qui n’a rien d’étonnant avec des souliers trop grands de deux pointures. Le creux au bout de sa botte gauche me fait la grimace. Mais elle n’en a cure.
« Did you put the socks on?” demandé-je. Elle me montre, sous son emballage intact, le lot de deux paires de chaussettes que j’ai acheté.
« Il faut les mettre, » dis-je sur un ton sévère, « tu auras plus chaud. »
Elle acquiesce de la tête et me tend l’autre paire.
« Non, » dis-je, « elles sont toutes les deux pour toi. » Je suis sur le point de lui expliquer qu’elle doit changer de chaussettes tous les deux jours, car these boots are so synthetic. You’re feet will stink after one day. Mais je ravale mes paroles. La frontière entre bien faire et dégoiser des propos paternalistes est très mince. Je paie et nous quittons le magasin.
« These boots are made for walking, » dis-je en riant. Il s’en faut de peu que je ne la pousse du coude. Elle fait oui de la tête et regarde devant elle, indifférente. S’ils ne savent même pas qui est Alice au Pays des Merveilles, à Grahamstown, comment pourraient-ils apprécier mes boutades musicales ?
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » demande-t-elle.
« Je dois travailler, gagner de l’argent, you know. » Allez zou ! l’addition catholique est présentée illico.
« J’ai faim, dit-elle, je n’ai encore rien mangé aujourd’hui. »
Ecoute-moi, dis-je, tu devrais te chercher un meilleur job. Maintenant que tu as d’aussi belles bottes, tu peux trouver un autre travail n’importe où. Cherche quelque chose qui soit plus sûr, faire des ménages par exemple, ou garder des voitures, ou encore ouvrir les portières pendant le festival de théâtre. Elle me promet de faire de son mieux.
« Comment tu t’appelles ? » demande-t-elle.
J’invente quelque chose.
« Et toi ? »
« Je te l’ai déjà dit hier, c’est écrit dans ton livre. »
Je souris, confuse.
« Tu n’as pas de travail pour moi ? »
Je lui dis que j’habite en Europe, en Belgique, et que j’ai deux filles qui sont very expensive.
« Moi aussi, je veux venir en Belgique un jour. » dit-elle.
« Very cold there. »
« Tu as un beau manteau. »
Moins cher que tes bottes, pensé-je, car je l’ai acheté en solde.
« Moi aussi, j’ai besoin d’un manteau épais. »
Soudain je me sens très mal à l’aise. Est-elle futée ou rusée ?
« Bon, » dis-je, « je dois y aller. » Nous convenons qu’elle me conduira vers les townships plus tard dans la journée. A cinq heures. Nous prendrons le taxi des femmes de ménage. Sept rands par personne et c’est moi qui paierai.
C’est midi et je retourne à mon hôtel pour manger une bricole. A travers les fenêtres ouvertes des cafés retentit l’hystérie footeuse. Cette année l’Afrique du Sud accueille la Coupe du monde et même dans ce coin reculé les vuvuzelas bourdonnent comme des abeilles sur un lilas d’été. Quand un but est marqué, tout le monde hurle d’allégresse. Aussi bien les gens qui, dans les cafés, suivent le match à la télévision que ceux qui sont dans la rue. Même les mendiants jubilent à l’unisson. Dans le restaurant de mon hôtel des supporteurs se sont rassemblés autour d’un petit écran. On les croirait dirigés par un metteur en scène. J’observe la chorégraphie de groupe parfaitement minutée. Et par la fenêtre j’aperçois l’adolescente. Elle fait les cent pas entre les voitures qui sont garées sur le parking. Les petits sacs de mandarines se balancent à ses doigts comme de lourds seaux d’eau. Elle ne s’éloigne pas de la porte d’entrée. J’ai comme un poids sur la poitrine.
A cinq heures elle est là, elle m’attend de l’autre côté de la rue. Elle m’a aperçue la première. J’agite la main et marche vers elle. Elle est mouillée et son nez coule.
Je demande: “You had a nice day? »
« I have a problem, » dit-elle, « come with me. »
Nous marchons en direction du parc de Rhodes University. L’herbe est gorgée d’eau, elle cherche un tronc d’arbre pour s’asseoir. Je remarque qu’elle a troqué la jupe qu’elle portait ce matin contre un jean. L’avait-elle déjà sous sa jupe ? Ou est-elle rentrée chez elle rapidement pour se changer ? Aurait-elle un autre sponsor ? Nous sommes assises côte à côte sur un morceau de tronc vermoulu, toutes les deux avec un manteau noir, toutes les deux en jean, et toutes les deux avec nos bottes noires aux pieds. Autour du cou, le même petit foulard qu’on m’a donné au festival de théâtre. Le sien est un peu abîmé car j’ai essayé d’en ôter le logo, mais les ciseaux ont légèrement raté leur coup. Elle ne s’en embarrasse pas, elle porte son foulard avec classe, les effilés soigneusement sur le devant, la partie mutilée derrière.
« Allez, » dis-je, « tell me the problem. »
« I cannot go back now; I need money for the rent. They will kick me out if I don’t pay today. »
« How much? »
« 150 rand. »
15 euros, donc. Je sens l’argent chauffer dans mon sac.
« Pourquoi veulent-ils l’argent aujourd’hui, » demandé-je, « ils ne peuvent pas attendre ? »
« Ils le veulent maintenant, sinon je ne peux pas rentrer. » Son regard est impénétrable. Elle essuie son nez sur sa manche. Est-ce un numéro bien rôdé ou est-elle sincère ?
« Je ne sais pas où dormir maintenant, » dit-elle.
Où que ce soit, mais pas dans ma chambre, me dis-je. L’impatience me gagne.
Elle répète : « J’ai besoin d’argent.»
Je lui demande où sont passés les 70 rands que je lui ai donnés hier.
« I told you this morning, that’s for school fee. » Elle se fâche.
Ah, ah! C’est comme ça que tu entends jouer le jeu, pensé-je. Soit. Et je me fâche à mon tour.
Je crie : « Mais l’école est fermée, it’s holiday. » J’ai le sentiment de m’être fait avoir car je veux aller aujourd’hui même dans les townships, pour mon histoire. Elle me l’a promis, du reste. Mais visiblement elle a oublié sa promesse.
« You have money for the rent? »
J’essaie de lui expliquer qu’elle peut utiliser les 70 rands pour son loyer. Elle peut ainsi en payer la moitié aujourd’hui.
« Tu n’as rien dans ta poche ? » insiste-t-elle. Elle lorgne la poche de mon manteau. Avant de partir, j’y ai glissé un peu d’argent pour régler le taxi. Aurait-elle vu luire les billets ? Les gens des rues ont, mieux que nous, le coup d’œil.
« Non, » dis-je, et du reste, si j’avais été mise au courant plus tôt, je n’aurais pas acheté ces bottes, mais je lui aurais donné de l’argent pour son loyer. Comprend-elle ce que je veux dire ? Oui, fait-elle de la tête. « Je n’ai plus d’argent pour aujourd’hui, » dis-je. « Demain j’irai en chercher au distributeur. » Au distributeur, de l’argent ? Elle me regarde comme si j’avais des pouvoirs magiques.
« Listen, » fais-je sévèrement, « no money today. »
Elle comprend mieux ainsi.
« Où est-ce que je vais dormir ? I have to pay now. » Elle écrase une larme.
« Chez une copine, peut-être? »
« Non, » fait-elle, « no money, no bed, je vais être obligée de dormir dans la rue, il fera froid, c’est dangereux, peut-être que je serai violée. »
« Give me some food, » dit-elle, « I am so hungry.”
Soudain j’ai faim, moi aussi. Il est cinq heures et demie. Mon petit déjeuner est déjà loin. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle dit qu’elle n’a encore rien mangé aujourd’hui, rien de tout le jour. Et hier non plus. Et tout à l’heure, pas davantage. Je lui donne 10 rands pour le taxi, au moins elle peut rentrer chez elle ou aller là où se trouve son lit. Ou sa natte sur le sol.
« That’s not enough to buy milk and bread. Please, I am so hungry. »
Je suis à bout et je lui dis que je n’ai plus envie d’aller aujourd’hui dans le township. La nuit est presque tombée, l’air est incisif. Je me lève et je continue mon chemin, sans me retourner pour voir si elle me suit. Un peu plus tard, elle émerge au milieu des voitures garées sur le parking avec toujours à chaque doigt un petit sac de mandarines.
« I am so hungry, » murmure-t-elle. « I didn’ sell anything. Buy me an orange. »
Je lui tends 10 rands. Elle peut garder les fruits. Dans ma chambre il y a déjà trois sacs.
Cette nuit-là j’arrive difficilement à m’endormir.
Et si ce qu’elle me raconte était tout de même vrai ?
Quand je sors dans la rue le lendemain matin, elle surgit soudain à mes côtés. Elle dit qu’elle m’accompagnera dans les townships, demain, à 9 heures. Elle a trouvé une free house, mais il lui faut des draps. En outre elle doit encore trouver l’argent pour payer le reste de son loyer.
« Si tu as une free house, tu n’as pas à payer de loyer, » dis-je sèchement. Suit une conversation pénible.
« Help me, I need money for blankets. »
« Ecoute-moi,” dis-je, “ si je te donne 80 rands aujourd’hui, demain tu me demanderas autre chose, et après-demain ce sera pareil. »
« J’achèterai des fleurs pour toi, » dit-elle.
« Je ne veux pas de fleurs, garde cet argent. »
Nous passons un accord. Je lui donne 80 rands qu’elle peut ajouter aux 70 précédents, au total, 150 rands pour le loyer. A la fin de la semaine prochaine, je lui donnerai de nouveau de l’argent pour la school fee. Elle n’a pas l’air de comprendre tout de suite, mais elle acquiesce d’un signe de tête. Je lui donne l’argent avec en plus la moitié d’une baguette de pain, un rouleau de biscuits et un morceau de fromage. Elle me promet de m’emmener dans les townships demain à 9 heures. Elle me présentera à des amis, je pourrai parler avec eux et ensuite nous retournerons ensemble en ville. Elle promet qu’elle ne me demandera plus rien.
« Ok, » dis-je et je continue mon chemin.
Le lendemain matin elle n’est pas là. Ni à 9 heures quand je passe la tête dehors, ni à 9heures 30 quand je marche vers le kiosque à journaux, ni à 10 heures quand je reviens à l’hôtel, et pas davantage à 10heures 30. Dans ces conditions, je décide d’aller au musée. Soudain je l’aperçois. Sur les marches du musée. Pour une fois elle ne m’a pas vue. Je fais demi-tour et prends une autre direction.
J’entends appeler : « Mam mam ». Un mioche au visage peint en blanc se tient devant moi.
« Je n’ai rien, » dis-je sur un ton bourru.
« That lady wants to talk to you. »
“ Pas maintenant, j’ai du travail. »
Elle m’a donc quand même prise de vitesse. J’entre au supermarché. Quand j’en ressors, je scrute la rue pour voir si elle est dans les parages. Entre les voitures garées devant mon hôtel, je reconnais le bonnet rouge qu’elle porte chaque jour. Elle traînaille donc toujours à proximité. Je bifurque dans une rue latérale et fais le tour d’un pâté de maisons. Elle ignore que mon hôtel possède une entrée pour la nuit. Dans une autre rue. C’est ainsi que je l’évite pour le reste de la journée. Je l’imagine en train de m’attendre des heures durant, pleine d’espoir. Serait-elle affectée par ma mauvaise humeur ? Mais je n’ai pas envie de la voir aujourd’hui. Demain peut-être.
La nuit je me réveille en criant. Il y a une ombre dans l’angle de ma chambre. Quand je me dresse sur mon séant, l’ombre a disparu. Cette nuit-là je prends une décision. Demain j’irai seule dans les townships. Dans la journée, c’est plus sûr. De plus, il y a un défilé de marionnettes géantes. Quelqu’un m’a dit qu’il fallait seulement une demi-heure de marche pour s’y rendre. Je n’ai plus besoin de guide.
Il est tout juste neuf heures quand je sors de la ville, le lendemain matin. Par-delà la passerelle métallique pour piétons commence le côté noir de Grahamstown. Il fait chaud mais j’ai mis mon gros manteau pour dissuader des agresseurs. En chemin un âne vient marcher à côté de moi. Le même que j’ai vu, au début de la semaine, à minuit, trottiner sous la galerie, sur la place du marché. Les larges rues sont désertes mais je sens les regards percer à travers les rideaux. Progressivement les rues deviennent plus étroites et les maisons plus petites, et pour finir, il ne reste que des sentiers le long desquels poussent des taudis en tôle ondulée. De partout des gens se glissent hors des maisons. Eux aussi veulent voir les marionnettes géantes. Le cortège se rassemble sur un terrain vague. Juste à côté d’une décharge publique sur laquelle vagabondent des chèvres. C’est l’exubérance générale. Des vieilles femmes dansent avec des bébés dans les bras. Des enfants veulent se faire photographier. Des vieillards quémandent de l’argent. Un homme avec un bébé handicapé sur le bras me demande de dessiner son enfant, il a vu que je crayonnais de temps à autre dans mon coûteux carnet. Je suis nerveuse. Et s’il trouvait laid mon dessin ? Mais il est aux anges. Je déchire la feuille de mon carnet et mets le nom de son enfant au bas de la page. Il repart en direction de conteneurs d’hébergement, le croquis à la main. Il essaie de le soustraire aux pattes du bébé mais la petiote n’aura de cesse qu’elle ne s’en empare. Et le dessin disparaît dans sa bouche.
C’est donc ici que vit ma petite vendeuse d’oranges. Je pense à la pitoyable histoire qu’elle m’a racontée. Comment sa mère a trouvé la mort il y a longtemps. Dans l’incendie de leur maison. Allumé par son père. Les murs de leur maison enduits de paraffine et puis hop, on y met le feu. Sa mère dormait. Comment son père a abusé d’elle pendant des années, qu’elle a fini par tomber enceinte et a mis au monde un bout de chair mort-né. Que sa mère lui a labouré l’oreille avec un couteau quand elle lui avait raconté qu’elle était violée. Qu’elle vit depuis sa dixième année chez a friend. Qu’elle veut s’occuper d’enfants orphelins puisqu’elle est elle-même orpheline. Qu’elle veut terminer sa scolarité. J’essaie de deviner où elle habite. Lequel de ces taudis deviendra sa nouvelle maison. Aux quatre vents les collines sont couvertes de masures en tôle ondulée. 180.000, certains disent 500.000, estomacs affamés qui essaient de survivre en ces lieux. Plus on monte, plus c’est la misère.
Mais aujourd’hui les gens sont joyeux. Il y a de la musique, c’est la fête, un cortège de vingt-cinq géants traverse leur township. Leurs bras et leurs corps se balancent. Leurs têtes hilares émergent au-dessus des maisons. Derrière eux dansent des hommes, des femmes, des enfants et même des chiens. Le soleil me mord le dos. D’une tape je chasse une mouche verte de mes yeux.
Quelques heures plus tard, en traversant le jardin de l’Université, j’entends quelqu’un crier : « Hey, mam ! »
Elle est assise là, dans un sweater bleu clair, sans naartjies et sans bonnet. Elle a des cheveux courts et drus. Ses bottes sont sales, paraissent grises sous la couche de poussière. Il y a des croûtes de sang coagulé sur sa tête et sur son oreille. Elle sourit.
« Take a seat, » dit-elle.
Je m’assois.
« Hello sissie, » dis-je, « there you are again. »
En silence nous regardons un artiste des rues suspendu à un arbre. Et nous sourions. Et même, un bref instant, l’une sourit à l’autre.
Traduit du néerlandais par Annie Kroon
Annie Kroon (1944) est traductrice littéraire néerlandais-français. Elle a, entre autres, traduit une dizaine de livres de Hella S. Haasse et des romans d’Anna Enquist, Lucette ter Borg, Tomas Lieske, Joseph Pearce et Henk van Woerden. En 2008, elle a reçu le Prix des Phares du Nord, un prix biennal pour la traduction de littérature néerlandaise en français, remis par la ‘Nederlands Literair Productie- en Vertalingenfonds’ [Fondation pour la production et la traduction de la littérature néerlandaise] et le ‘Vlaams Fonds voor de Letteren’ [Fonds flamand des lettres]. Kroon a reçu le prix essentiellement pour sa traduction de De groten der aarde of Bentinck tegen Bentinck, en français: Madame Bentinck, l'indiscrète. Ce livre est paru auprès des Editions du Seuil.
Lu à haute voix par Geneviève Damas





