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Pour moi, Graz est une ville dans laquelle les gens disparaissent, et je le pense comme je le dis, à la lettre et sans concession : pour moi, Graz est une ville où les disparus sont chez eux. Même cette phrase qui vient d’être prononcée, disparaît, est une disparue. Je l’entends s‘évanouir dans le bruit des branches qui se brisent sous mes pas. Toute la pluie des jours passés a transformé le ruisseau d’Andritz en un torrent qui engloutit au passage chaque mot prononcé.

*

J‘avais quatre ans. J’étais la petite fille à son papa. Il m’appelait sa petite femme. Un clin d’œil, et je me reflétais dans son regard. Et c’est ce regard qui était mon refuge, bien plus que la maison aux murs nus dans laquelle nous vivions. Un regard gris sombre, telle une enveloppe, qui me serrait fermement et puissamment. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai découvert que même la peau la plus dure était perméable. Une pointe effilée suffit à la percer et à mettre à jour sa tendresse intérieure.

A cette époque-là, le regard de mon père était ma maison. Je dis : à cette époque-là, comme dans les contes de fées. Il y a très, très longtemps. Mon père allait me soulever, me prendre sur ses épaules, descendre le Zösenberg et me porter jusqu’à l’Ursprung, en faisant des pas de sept lieues et en passant près des poulains et des chevrettes. Nous étions un géant à deux têtes. Papa allait me raconter les histoires de la sorcière du Schöckl, de ses cheveux en bataille, du trou sombre par lequel elle crachait la grêle, du grêlon qui renfermait l‘un de ses cheveux et qui devait porter chance à celui qui le trouve. Celui qui le trouverait, aurait de la chance. Depuis cette époque, je sais qu’il faut être à l’affût du bonheur. Et aussi qu’on n’est jamais sûr de le trouver.

L’Ursprung est une source dans laquelle, dit-on, un château a été englouti. La nymphe qui le gardait autrefois, aurait été entraînée sur la terre ferme et battue à mort. A jamais disparus, les trésors du château, à jamais éteint, le chant de la nymphe. Papa disait: « Lorsque les rayons lumineux obliques touchent l’eau à travers les arbres, on peut voir alors une vapeur d’or nimber les berles dressés, les plantes des marais. Et lorsque le vent caresse le mur de pierre, on entend un gémissement lointain comparable à la fuite du temps ». Je retenais mon souffle et osais à peine respirer. Tant je souhaitais pouvoir l’entendre. J’étais là, la main de Papa dans mon dos, les joues gonflées. Et chaque fois que je manquais d’air, c’était comme si je venais de rater le moment décisif. Ça ne fait rien, disait Papa en riant. « Ici, au commencement du monde, tout finit par s’assembler. » C’était notre secret. Que tout finirait par s’assembler.

Il y a d’autres lieux dont je me souviens. Des prairies et des forêts anonymes. De tous les lieux, c’est l’Ursprung, sombre et humide, que j’associe à la certitude d’avoir été une petite fille. Parfois j’en rêve et je crie en m’éveillant un mot qui m’est devenu étranger. Il vient des profondeurs, m’entraîne vers elles et pendant quelques secondes je me vois, le visage tourné vers le bas, en train de flotter parmi des insectes qui nagent. Et cette image ne me quitte plus de la journée. D’une certaine façon, c’est elle qui rêve de moi. Non l’inverse.

Au commencement du monde, il n’y avait que nous, Papa et moi. Nous lancions des galets et comptions les ronds dans l’eau. Nous mordillions des brins d’herbe et ramassions des escargots. Même après être rentrés dans leur coquille, une traînée de bave trahissait leur présence. Nous parlions rarement de Maman et lorsque c’était le cas, nous le faisions à voix basse: « Elle a mal à la tête », chuchotait Papa, « Dans sa tête, il y a comme des éclairs et du tonnerre ». Son chuchotement faiblissait, s’arrêtait pour n’être plus qu’un silence. Et lorsque ce silence se prolongeait assez longtemps, je finissais par ne plus savoir si elle existait encore. Cette main flasque qui pendait hors du drap. Cette main pendante qui ne bougeait plus dans l’obscurité de la pièce. Et le soleil faisait frémir la poussière à travers les jalousies inclinées vers le bas. Cette main éclairée par le soleil qui soudain se souvenait qu’elle était en vie, qui soudain remuait et allait saisir une bouteille posée sur la table de nuit. Ingurgitation rapide, ça aussi. Un long « aaaah ! ». Et à nouveau le silence. La main retombait. Et avec elle, la bouteille qui roulait sous le lit. Ce bruit lorsque sa course s‘arrêtait, ce doux cliquetis, voilà ce que représentait ma mère, pour moi, à cette époque.

Je pourrais ajouter encore d’autres choses. Les boîtes de médicaments par exemple. Lorsqu’elles étaient vides, j’avais le droit de jouer avec elles et de les utiliser comme des cubes. Tiens, en voilà une. La voix fatiguée de Maman. Parfois, elle me ferait signe de m’approcher d’elle et constaterait avec étonnement que j’avais beaucoup grandi. Comme une parente éloignée. M’attirer contre elle jusqu’à m’étouffer, son haleine forte, desserrer l’étreinte, retomber sur l’oreiller comme si le simple effort de m’avoir serrée dans ses bras, l’avait affaiblie à l’extrême. « Ça suffit pour aujourd’hui, disait-elle, je ne vais pas bien, tout simplement. » Et puis : « Ferme la porte quand tu pars. Tout doucement, s’il te plaît ». A quatre ans, j’ai appris à fermer une porte tout doucement. Je sais encore le faire aujourd’hui. Ç’est quelque chose qui ne s’oublie pas. Je me glissais sur la pointe des pieds dans le corridor jusqu’à la fenêtre de devant. Quand les six coups de l’horloge avaient sonné, Papa surgissait des buissons.

C’est lui qui me réveillait le matin. Lui qui m’habillait et me nouait les cheveux. Lui qui me faisait une tartine. Beurre et confiture. Lui qui m’installait dans la voiture et qui, au jardin d’enfants, sur le seuil de l’entrée, déposait un baiser sur ma joue. Madame Drechsler, la voisine, me ramenait à la maison avec Maria, sa fille. C’est trop triste, soupirait-elle chaque fois qu’elle me voyait et elle s’interrompait de façon abrupte, comme pour donner davantage de poids à ses mots. Et pendant le reste du voyage, je sentais ses yeux dans le rétroviseur, son regard brûlant posé sur moi. Maria me demandait si ma mère conduisait, elle aussi, une Mercedes gris métallisé. J’approuvais d’un signe de la tête : oui, en quelque sorte. C’était vrai à quelque chose près. Maman roulait et tanguait. Les cheveux ébouriffés par le vent. Elle s’éloignait. Dans son lit qui aurait pu être une Mercedes gris métallisé.

Ce que je voulais dire encore : c’est Papa qui me préparait une soupe le soir. Lui qui m’a appris à faire du vélo et à nager. Lui qui me racontait les histoires de la Dame Blanche qui se transformait en fumée. Lui qui me bordait et restait auprès de moi jusqu’à ce que je sois endormie et qu’un jour, je me réveille.

*

J’avais six ans. Gagnante du concours d’orthographe. Le premier prix, c’était un stylo plume. « Tout le village d’Andritz est fier de toi », avait déclaré l’institutrice et je me souviens que dans sa bouche le mot « Andritz » avait la résonnance du vaste monde, avec ses villes et ses villages, ses montagnes et ses cours d’eau. En revanche, madame Drechsler avait l’air désappointé. « La prochaine fois », dit-elle à Maria, « il faut que tu fasses un peu plus d’efforts. » Et s’adressant à moi avec un sourire contraint, pas près de se redresser: « Mais c’est ta Maman qui va être bien contente ».
Enfin à la maison, j‘enlevais sans bruit mes chaussures. La porte de la chambre était entrebâillée, j‘entendais Maman derrière qui toussotait faiblement. Je me demandais un instant si je n’allais pas aller la voir pour lui montrer le stylo plume. Mais à ce moment-là, le toussotement s’était mué en une toux grasse. J’entendis alors la main, cette étroite main sillonnée de veines argentées, renverser quelque chose en tâtonnant vers la table de nuit, se tendre vers l’objet et le saisir avec avidité. Le dévisser fébrilement. L’instant était révolu. Une fois de plus, Maman avait rompu l’une de ses fragiles promesses: « Demain je te ferai des crêpes aux fraises. »
Dans la cuisine, je trouvai des lasagnes aux épinards dans le réfrigérateur. Je les mis au four à micro-ondes et tournai le bouton sur deux minutes. En me retournant, mon regard tomba sur la table, la nappe de toile cirée à carreaux, les petits pains, vestiges du petit-déjeuner, un morceau de papier dont les bords rebiquaient, étrangement seul à côté de la corbeille à pain. Je le pris et me mis à épeler les lettres. C’était un A. Et un D. Et un I, un peu tordu. Un E. Et un U. Et en dessous : Papa. Je lus: Adieu. Le four à micro-ondes ronronnait. Il fit « ding! ». Du fromage fondu. Je relisais sans cesse la même chose sans en saisir le sens. Dans ma main reposait le morceau de papier, déjà tout froissé à force d’être lu.
La pendule sonna deux coups. L’heure d’apporter à Maman sa tisane pour l’estomac. Elle l’aimait tiède, avec deux cuillerées pleines de sucre, l’infusette encore dans la tasse et une goutte de rhum. Elle disait: « Il va me remettre d’aplomb. » C’est ainsi que j’ai compris que goutte et remettre d’aplomb sont deux choses intimement liées. Et encore, que la goutte, quand elle était grosse, me rapportait dix schillings d’argent de poche, une somme énorme, je pouvais alors aller chez Scherwirt et m’offrir un esquimau à deux parfums et une barre chocolatée.

« Maman? ». Elle bougeait à peine. Seule la couverture qui se soulevait et se baissait, laissait deviner la présence d’une personne qui respirait. Je déposais le plateau, répétait : « Maman? », et je la touchais doucement pour qu’elle n’ait pas peur. Elle aimait tout ce qui était doux, presqu’imperceptible comme l’effleurement d’une plume. « C’est bien comme ça », elle s’était redressée, « tu es une fille gentille, vraiment gentille ». Et lorsque je me suis mise à pleurer : « Allons, allons. Tu ne vas pas te mettre à pleurer ». Je lui mis le morceau de papier sous le nez. Elle plissa les yeux, lut avec un battement de cils Adieu, leva les yeux vers moi, puis revint au morceau de papier, cette fois en écarquillant les yeux, et, d’abord avec retenue, puis plus fort et sans aucun contrôle, elle éclata d’un rire qui n’en finissait pas. « Il a encore pris la poudre d‘escampette », disait-elle en riant, « Il nous a encore abandonnées.». Les phrases surgissaient de son rire qui les faisait rouler en une bave épaisse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que son rire à elle, le rire d’une personne qui venait de reprendre conscience, un rire renvoyé en écho par les murs, qui emplissait la chambre, la maison, la rue, et, je crois même, tout le village d’Andritz. Je sortis dans le couloir à la hâte, farfouillai dans mon cartable à la recherche du stylo à plume, regardai sa pointe et le plantai dans mon bras. Une douleur bénéfique, je poussai un cri qui plongea dans le rire de Maman. Il l’absorba, ne serait-ce que quelques secondes, lui ôtant un peu de sa rudesse.

*

J‘avais huit ans. La fille aux cicatrices. Mon bras gauche était constellé de piqures. J’expliquais au médecin scolaire: « Je suis somnambule et j’ai trébuché pendant la nuit sur des rosiers et des ronces. » Je racontais cela avec la même évidence avec laquelle ma mère expliquait aux services sociaux à l’enfance que depuis plus d’un an elle n’avait pas touché à une seule goutte. Et même si ce qu’elle disait n’était qu‘à moitié vrai, il n’empêche qu’il était vrai que, depuis le départ de mon père, son état s’était sensiblement amélioré. Quand on lui demandait où il avait disparu, elle répondait invariablement : « Sûrement dans la montagne. » Pour moi, une chose était certaine, elle faisait allusion au Reinerkogel, et Papa était, sans aucun doute, passé par la Jakobsleiter pour descendre en ville. Cette dernière était un lieu inaccessible, loin, très loin, dans la brume, au bout du monde. Moi qui ne connaissais rien d’autre que la Prochaskagasse, la Radegunder Strasse et l’Ursprungweg, sans compter quelques chemins de traverse sans importance, je considérais la ville comme une destination aussi lointaine que Paris, New York ou Hongkong. Il était inconcevable que j’y aille un jour, inconcevable d’envisager une telle possibilité.

Mon père n’était pas le seul qui avait disparu. Le père de Maria lui aussi, comme le racontait Madame Drechsler en ricanant, avait pris la tangente à cette époque avec sa maîtresse de dix ans sa cadette, blonde évidemment, mince et sans une ride et, qu’à cela ne tienne, une de ces beautés campagnardes interchangeables. « Ils sont heureux, ajoutait-elle, aussi heureux qu’on puisse l’être sur cette terre »; et parce que je souhaitais aussi à mon père un tel bonheur, j’eus l’idée de lui chercher une maîtresse dans les environs, dans l’espoir qu’il retrouverait peut-être le chemin du Reinerkogel jusqu‘à l’Ursprung, le commencement du monde. Je l’avais assez souvent aperçu par la fenêtre de devant et constaté aussitôt que ce n’était qu‘une illusion. Une ombre seulement, rien d’autre. Et j’étais assez souvent passée près des chèvres et des chevaux, car, comme moi, ils avaient un peu grandi et j’avais couru jusqu’à la source dans la forêt pour découvrir avec horreur que l’homme qui s‘y trouvait, était un vieillard édenté et aux cheveux blancs.

Ma recherche d‘une maîtresse commença à l’école. Il y avait la directrice, Madame Grottenbacher, un nom terrible, je l’exclus d’emblée. Il y avait la professeure de religion, Madame Kubacek, dont on disait qu’elle avait une histoire avec le curé, allez savoir ce que ça voulait dire, l’institutrice de la 3C, Madame Walter, qui persistait à se ronger les ongles, et la secrétaire, Madame Böhm, dont les jambes étaient si longues qu’elles encerclaient la moitié du monde. Mon choix se porta sur la dernière.

Comme, d’après Maria, Madame Drechsler était actuellement dans l‘impossibilité de venir nous chercher, elle débitait cette phrase comme un proverbe appris par cœur, nous devions désormais, à huit ans tout de même, prendre le bus scolaire pour rentrer à la maison. Une chance, j’en profitais. Après avoir éloigné Maria sous prétexte d’une sombre histoire de maux de ventre, j’attendis, aux aguets derrière les poubelles devant l’école, que Madame Böhm sorte, la suivit, en gardant une distance de dix pas entre elle et moi, jusqu’à ce qu’elle s’arrête un instant avant de s’engouffrer, les épaules rentrées, dans l’une des maisons mitoyennes du Popelkaring. Et c’est là que je restais en faction. Jour après jour. Pendant un mois. Sans avoir le courage de sonner à la porte. Je me cachais dès qu’un rideau bougeait, je m’enfuyais dès que son visage apparaissait. Un jour, elle se retourna sur moi dans la rue. Elle me fixa comme si elle voyait un fantôme, avec une certaine anxiété, elle se hâta, quelque peu paniquée, et prit la fuite, comme une folle, sur ses longues jambes, moi sur ses talons, j’étais sur le point de crier son nom, de toucher sa manche lorsqu’elle, enfin pas exactement la Madame Böhm que je connaissais, glissa en tremblant la clé dans la serrure et s’engouffra promptement, d’un bond, à l’intérieur de la maison. Cette fois-là je sonnai, je ne sais plus combien de fois. La porte resta cependant close et il ne me resta rien d’autre à faire que de rentrer chez moi, la tête basse. Le lendemain, on disait à mots couverts que Madame Böhm avait fait une dépression nerveuse et les jours suivants, qu’elle était repartie avec armes et bagages dans la Mürztal, sa région natale en Haute-Styrie. C’est ainsi que j’ai appris que la région natale est un point névralgique. En chacun de nous, elle représente un nerf, le nerf tendu à l’extrême comme un lance-pierre, qui, le moment venu, se détend et nous renvoie d’un seul coup à la source.

*

J’avais quatorze ans. Une adolescente distraite. Un jour, entre 11 et 13 ans, à l’époque où il est question de devenir une femme, ce fut le moment précis à partir duquel Papa ne représenta plus une personne, mais plutôt un vague souvenir, je dirais même presqu’un spectre. Certes, je l’attendais toujours, à six heures pile, mais cette attente s‘était muée en une habitude vaine comme la pénétration de ma peau autrefois par l’une ou l’autre de ces pointes de stylo. Cela était nécessaire, c’était la partie du jour qui sombrait dans la nuit. Ma mère dirait de moi, en me voyant ainsi à la fenêtre, que je suis un cas désespéré et qu’elle s’enverrait « exceptionnellement », un de ses mots favoris, une petit rasade de gin. Ça aussi, c’était nécessaire, et faisait partie du jour qui sombrait inexorablement dans la nuit.

Ici, à cet endroit, je devrais peut-être mentionner que Madame Drechsler, la voisine, ne conduisait plus depuis longtemps de Mercedes gris métallisé, mais une Škoda et que sa fille Maria, la peau sur les os, maigre comme clou, s’était lentement étiolée jusqu’à ce qu’on soit obligé de la retirer de l’école et de l’hospitaliser dans une clinique dans le sud de la ville. En tout cas, cela avait bien développé ma perception de la ville. J’avais découvert une chose, qu’un trajet en bus, puis en tram suffisait pour aller à la Hauptplatz et de là, atteindre le quartier de Gries, la Lendplatz ou le Stadtpark. Et j’avais découvert aussi que ça n’avait rien à voir avec de la magie.

Ce que je préférais, c’était aller en ville à bicyclette, les cheveux au vent, en compagnie de Klaus-Peter-Jürgen pédalant de concert, c’était effectivement son nom, il était de la classe B, une classe de sauvages à laquelle, ne serait-ce qu’à cause de son nom, il ne voulait pas vraiment s’intégrer. On l’appelait Troisyeux ou tout simplement Trois. Mais moi, je l’appelais Peter, ça compensait la raillerie et ainsi, il arrivait que nous pédalions côte à côte sans avoir la moindre idée de notre destination. « L’important c’est de partir, disait Peter, de se tirer de la maison ». On aurait pu découper à coups de ciseaux des lambeaux d’atmosphère, tant elle y était pesante. En général, ciseaux et lambeaux revenaient souvent dans ses propos, pour, semble-t-il, me dire : « Tu n’es pas seule ». C’est ainsi que j’ai appris qu’il est possible de parler de certaines choses sans les prononcer, et que taire l’indicible, parler autour sans l’évoquer, ou tout simplement garder le silence sont parfois la meilleure façon de parler, la meilleure façon de comprendre.

Nous nous taisions beaucoup, Peter et moi, et ce qui était remarquable, c’est que ce silence n’avait rien de pénible. Nous étions des taiseux car c’était dans notre nature, comme la tristesse et l’ennui, comme le sentiment indéfini que ces deux inclinations étaient intimement liées. Nous allions déposer nos bicyclettes en silence. A l’abri des arbres, nous allions nous en rouler et en fumer une. Inspirer profondément, et expirer. Et sourire. Nous allions passer devant le Parkhouse et nous demander timidement si un jour nous serions aussi grands que les étudiants qui étaient assis là-bas à l’ombre et qui buvaient une bière fraîche, et si nous en avions vraiment envie, de grandir. Nous allions nous tenir la main et nous accrocher l’un à l’autre, sans jamais nous lâcher, suspendre le temps l’espace d’un instant exquis. Presser nos bouches l’une contre l’autre et y glisser un peu le bout de la langue et nous retirer, apeurés, avec un bruit humide. Mon premier baiser. Près du coin des punks. Honteuse, je l’effaçais d’un revers de main. Et en le faisant, il arriva que sur l’un des bancs qui entouraient la fontaine, sur le banc sur lequel je m’étais déjà assise quelques fois pour regarder le ciel, que sur ce banc se détache la silhouette de Papa. Je pâlis, puis je rougis, Peter me demanda : « Que se passe-t-il ? ». Je sentis que je blêmissais et que mon sang rejoignait Papa. « Rien, rien », répliquai-je enfin, en poussant Peter sur le côté. Tout à coup, j’eus honte de l’avoir embrassé, devant Papa, sous ses yeux, sous son regard qui était ma maison, d’avoir embrassé un gamin boutonneux. J’ajoutais quelque chose qui ressemblait à « A plus tard ! », je le dis de la manière la plus anodine possible, comme si nous n’avions rien à faire ensemble, je plantai Peter là où il se trouvait et me dirigeai, le tranchant des pierres sous mes pieds, vers l’homme qui allait, qui allait, je le savais, qui allait, qui allait me prendre dans ses bras, qui allait, qui allait m’expliquer tout, ….j’en perdais, j’en perdais l’équilibre et je tombais les mains en avant sur le bitume. Papa se précipita, me saisit le bras, le bras déchiqueté, le pressa légèrement et demanda : « Tu t’es fait mal ? » Son regard, gris sombre, m’enveloppa, je savais : maintenant, il allait me reconnaître. Maintenant! Et encore ; maintenant ! Mais son regard me traversa et il ne vit rien d’autre qu’une jeune fille tombée à terre, il me regarda, puis se détourna, dit quelque chose comme « Et bien! » comme si l’affaire était close, me laissa par terre, là où je me trouvais et s’en alla. Et moi, la gorge sèche, je m’écriai : « Papa ! », mais mon cri n’était qu’un chuchotement, rien de plus. Comme dans les rêves dans lesquels on ouvre la bouche et qu’elle reste muette. Aucun son. Aucune syllabe. Rien.

*

J’avais seize ans. Tout le portrait de ma mère. Lorsque je me regardais dans le miroir, je voyais mon avenir : un chemin abrupt qui franchissait un ravin qui menait dans un fond abyssal. Peu après notre baiser, Peter avait eu un accident de bicyclette. Il avait sombré dans un coma dont il ne s’éveilla plus. Je me demandais souvent si l’air insufflé dans les poumons par un tuyau à l’aide d’une pompe, était pesant ou rare, et s’il se sentait seul, dans cet atmosphère-là, ou si peut-être sa solitude le consolait. Gerhard et Rainer qui l’avaient suivi, trouvaient de telles phrases d’une inquiétante étrangeté et ils disparurent très vite à la première dispute, et après que Madame Neugebauer, la femme de Gunther, la femme de mon professeur de mathématique nous eut surpris, lui et moi, dans leur chambre à coucher, cette histoire fut close, elle aussi. Ainsi j’ai appris que tout passe. Peu importe ce que c’est, ça passe tout simplement.

Lorsque je n’eus pas mes règles, ma mère me traita de dévergondée. Ça aussi, c’est passé. Gunther paya pour l’avortement et pour le silence ensuite. Dans l’enveloppe qu’il m’avait glissée discrètement dans le couloir entre la salle de réunion et la salle des professeurs, il y avait assez d’argent pour que je me taise jusqu’à la fin de ma vie. Cela ne me posa pas de problème. Comme je l’ai dit : c’était dans ma nature. Après une semaine et demie d’absence, j’avais rattrapé rapidement le retard pris à l’école et lorsque je rencontrais par hasard Madame Neugebauer dans la Sporgasse ou chez Kastner, je lui disais « Bonjour », et c’était comme s’il ne s’était jamais rien passé. Mais nous ne nous serrions jamais la main, c’eut été trop. Je le remarquais aux efforts qu’elle faisait pour garder les bras serrés le long du corps : un effleurement, aussi anodin soit-il, lui aurait fait perdre la raison sur le champ.

*

J’avais dix-huit ans.
Etudiante à Vienne.
J’allais à Graz deux fois par an. Une fois à Noël, une fois pour la Fête des mères.
J’avais vingt-trois ans.
Boursière à Berlin.
J’allais à Graz à Noël et uniquement à cette occasion.
Vingt-neuf ans.
Thésarde en physique des particules à Toronto, avec la perspective d’une place de chercheur à Houston.
Je téléphonais encore de temps à autre à ma mère. Sa voix avait vieilli. La friture sur la ligne nous permettait de raccrocher au bout de cinq minutes.
Trente et un. Trente-deux.
Graz, c’est un télégramme qui dit : « Mère décédée. Stop. Anita Drechsler ».

*

Madame Drechsler vint me chercher à l’aéroport dans une Mazda. Elle s’était remise, comme elle disait, de tous les coups durs qui avaient jalonné sa vie. « Trop triste que ta mère n’ait jamais réussi à le faire. Trop triste que la mort de ton père, tu sais, peu après ton troisième anniversaire, l’ait autant déboussolée. Et comment tu ne voulais pas comprendre qu’il était mort, comment tu restais attachée à lui au-delà de sa mort ! Et ce que cela représentait pour ta mère de te voir ainsi. Comment ta vue la torturait ! Maintenant je peux le dire, n’est-ce pas ? » Un regard brûlant. « Que ton comportement était franchement redoutable. Comment tu tombais dans le vide, avec un homme qui était invisible, je veux dire, c’était, comme dans un film d’horreur, tu ne trouves pas ? » Elle éclata d’un rire strident. « Et maintenant, regarde ce que tu es devenue ! Si Maria était encore de ce monde, je te le dis, elle s’en ferait une joie. Mais désormais tout est comme le Bon Dieu l’a voulu ! »

A ces mots, elle me déposa et je vis alors qu’elle pleurait. Les mains sur le volant, elle pleurait en elle, en silence. Pauvre Madame Drechsler, pensais-je, tant de chagrin a dû la rendre folle.

Et me revoilà dans cette maison aux murs nus et je cherche la preuve que Papa, le père que j’avais imaginé, avait bien existé. Je cherche des photos. Des lettres. En vain. Tout ce que je trouve, c’est le morceau de papier, un Adieu jauni. Je le mets dans ma poche et vais à l’Ursprung. Les branches se brisent sous mes pas. La rivière d’Andritz est un torrent, il dévore tous les mots, avide de les dévorer. Lorsque je serai arrivée, je jetterai le morceau de papier dans l’eau verte, en regardant la surface se mettre doucement, tout doucement à trembler en commençant par les bords, puis le morceau de papier se gorger de liquide pour finir par disparaître. Et peut-être verrai-je alors que c’était l’écriture griffonnée de ma mère, l’écriture d’une femme ivre qui voulait me sauver autrefois, et peut-être entendrai-je ensuite son rire, un gémissement lointain comme la fuite du temps. « Lorsque je serai arrivée », dis-je. Mais même cette phrase disparaît, est une disparue. C’est ainsi que j’ai appris que Graz est une ville comme toutes les autres.

 

Traduit de l'allemand par Anne Ravaux

 

Anne Ravaux vit à Nancy, en Lorraine. Elle a étudié les Lettres allemandes à l’Université de Nancy et enseigne depuis de nombreuses années l’allemand et le français et mène des actions pédagogiques variées. Elle a séjourné à Hambourg (RFA) et vient régulièrement à Graz (Autriche). Elle collabore depuis 20 ans, en tant que traductrice indépendante, avec le bureau de traductions Yplus de Graz.