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Je ne vis pas ici

Andrea Stift

Pour S., mon prince,

Je ne suis encore jamais allée à Graz. Cette petite ville, avec au centre sa « montagne » flanquée d’une tour de l’horloge, je ne la connais pas.

Ce serait un bon début.

En réalité ou peut-être par manque de chance, j’habite ici depuis vingt ans. Cette ville est devenue pour moi tellement naturelle que je ne sais pas ce que je pourrais ajouter à son propos. Je n’ai pas l’intention non plus de pester contre elle : Graz est tout simplement une ville moyenne, d’un provincialisme à sa mesure. Graz n’a jamais été mon chez moi et plus je vieillis, plus elle me semble étriquée. Entre cette ville et moi, c’est un bras de fer futile qui s’installe au quotidien. Graz tente de me faire plier et moi, je la contre. Je raconte souvent que je vais bientôt partir. Dans ma tête, je forge des projets de départ et j’organise des fêtes d’adieu. Pour l’instant, je suis encore là. Si un jour je partais définitivement sans tout savoir de Graz, je pourrais le regretter.

Alors, je visite les places, les lieux, les endroits que je n’ai jamais vus auparavant. Et peut-être que je vais finir par tomber amoureuse de Graz si j’apprends à l’observer avec la curiosité du nouveau venu, fraîchement débarqué dans la ville. Ce serait beau. Et je pourrais ensuite, quelle que soit ma destination, emporter avec moi un brin de nostalgie de cette ville.

Le bureau de tabac sur la Dietrichsteinplatz, juste à côté du Pamukkale. La caserne sud des pompiers. L’Uhlgasse. Un banc entre les arrêts du tram Teichhof et Tannhof m’invite à prendre place, je pose ma bicyclette, derrière moi coule un ruisseau. Je fume une cigarette, une allumette explose entre mes doigts. Et voilà tout ce que cela m’apporte : rien.

Les chiens de la plaine ne m’effraient pas autant que le nuage de fines particules de poussière qui se soulève en glapissant autour de moi. « Regarde, j’ai habité là, en face, » s’exclame S., « et là-bas, la famille P. ». La famille P. est la famille d’un ami commun. Je réponds, « intéressant», en jetant un regard furtif autour de moi. Nous sommes près de l’église qui a été autrefois l’objet d’actes impudiques de ma part, près du mur. A l’époque, il faisait nuit et j’étais ivre et ce n’est que maintenant, dix ans plus tard, que je lis sur l’écriteau : « Prière de respecter ce lieu ». Car ce lieu est une tombe, vestige d’une époque lointaine. Un bel endroit. Ainsi va la vie : il faut toujours savoir se faire pardonner. Je prends la main d’Essen et nous allons retrouver un verre de sauvignon blanc, au parfum et au goût aussi intenses que ceux de la cave de mon enfance. Ensuite nous pérorons sur le vin rouge qu’ils nous ont servi au Parkhouse. Car, qu’on se le dise, il est rare que S. et moi partions sans vider nos verres.

Trois cents ou quatre cents marches plus haut, nous arrivons dans une belle forêt. C’est l’endroit que nous cherchions, S. et moi. Lorsque je me suis égarée ici la première fois, je me suis retrouvée parmi les vaches : Graz aimerait tant être une ville et elle en a la sale odeur, pour le reste c’est un simple faubourg d’un plus vaste ensemble. Avec des vaches. Tout en haut, nous nous installons à des tables vermoulues et nous avons l’impression d’être les rois du monde. Je ramasse des coquilles d’escargots pour lesquelles j’ai aménagé sur mon bureau un centre de rassemblement. Et puis je les laisse sur place pour qu’elles ne finissent pas écrasées dans la poche de ma veste sur le long chemin du retour. Si en arrivant à la maison je ne trouvais plus que des fragments de coquille dans ma main, je serais triste. J’en soulève encore une et je sens aussitôt qu’elle est habitée. Pas de panique, je la pose délicatement sur la mousse légère et j’espère que tu vivras encore longtemps, petit escargot. Sur le chemin du retour nous croisons un chevreuil et il nous regarde. Bref face à face empreint de respect mutuel. Nous prolongeons tous ce moment de respect mutuel.

S. dit que s’il était un prince fortuné, il m’achèterait cette forêt, et encore bien d’autres aux alentours pour que je sois au calme. Il n’est pas riche, S., mais c’est le prince de mon cœur qui bat la chamade et j’aimerais l’aimer ici dans un élan spontané sur un lit de mousse, non sans avoir d’abord procédé au transfert de tous ces chers petits escargots menacés.

Graz, oh Graz, comme j’aimerais prendre rapidement congé de toi. J’en serais presque à compter les jours qui me séparent de cet adieu. Ensuite, je serais peut-être triste, car je ne suis pas très douée pour les adieux. Je voudrais tellement savoir comment ça se passe. Etre encore ici, c’est la fin ouverte d’un état provisoire.

Dans le jardin de la cour intérieure, chez moi, il y a longtemps, un faisan marchait de long en large en se pavanant. Personne ne savait d’où il venait (descendu du Schlossberg ? et pourquoi pas du ciel ?). Il avait tranquillement pris son temps pour trouver un moyen de s’échapper de la cour. Les faisans ont besoin d’une course d’élan assez longue pour pouvoir s’envoler. Des oiseaux dotés d’un aérodynamisme peu avantageux, ces faisans. Il avait enfin trouvé la bonne diagonale dans le minuscule jardin de ma cour et il prit son envol et on ne le revit plus jamais. Moi aussi, je suis un drôle d’oiseau à l’aérodynamisme défaillant dans une cour bien trop exigüe.

Le même soir, je vais courir ; je cours mal et sans envie. C’est une douce soirée de printemps et pourtant je n’arrive pas à trouver le rythme. Lorsque j’aperçois un hérisson dodu devant moi sur le trottoir, je lui fais fschuiii pour qu’il aille de son côté. Sans même savoir quel est son côté, à lui. Une seule chose, je ne veux pas qu’il reste sur la route, qu’il soit aplati, écrabouillé, je ne voudrais pas voir une compote de hérisson le lendemain soir en allant à nouveau courir. Je ne pourrais pas me le pardonner ; j’ai déjà le film en tête avant même que j’aie ralenti et que je me sois arrêtée. Ce cher petit hérisson. Le cher petit hérisson doit reculer maintenant sur la gauche, alors je fais du bruit (fschuiii) et je claque des mains, je les agite, car je ne sais pas à quelle sollicitation mon cher petit hérisson va être réceptif. Il finit par réagir, il recule vers la gauche et pendant que je reprends ma course en souriant bêtement, je songe soudain aux deux enfants royaux qui n’arrivaient pas à se rencontrer. Peut-être que le cher petit hérisson a quelque part une hérissonne chérie de l’autre côté de la route et qu’il y a toujours un ami des animaux comme moi qui arrive et qui accomplit sa BA quotidienne de scout en déplaçant des animaux soi-disant nécessiteux, voir plus haut l’escargot. Alors, je me dis que je suis peut-être comme ce hérisson qui aimerait tant passer de l’autre côté, quitter Graz pour retrouver S., mon prince, mon fils de roi, et les morceaux du puzzle se rassemblent : le prince, le faisan décidé, le hérisson prêt à s’accoupler : moi et les animaux sauvages de Graz. Comment je n’ai pas pu quitter Graz. Ce sera un beau texte, et je reprends ma course dans un élan d’enfer au mépris des points de côté, en direction de la maison.

Le lendemain je trouve une souris morte sur les rails du tram dans la Sackstrasse et je me dis : allons bon ! C’est la souris qui n’a pas réussi à traverser la rue à temps, à s’échapper des rails et à quitter Graz. Je suis la souris et la souris est morte et peut-être que mon idée n’est pas une bonne idée.

Le cimetière de Strassgang, la piscine de Strassgang. Le musée de la serrurerie dans la Wienerstrasse. L’académie Wiki où l’on donne aussi des cours de secourisme. Des lieux où je ne suis encore jamais allée. Les toilettes des hommes de la Maison de la littérature, non, je me trompe, j’y suis déjà allée et qui y ai-je rencontré ? Mon oncle ! (Présage peut-être d’une histoire brève et déconcertante).

En revanche, les toilettes des hommes au Running Horse : je n’y suis jamais allée et je n’ai jamais osé non plus y entrer chaque fois que S. m’a invitée à le faire parce qu’il voulait que je voie le tableau à l’intérieur. Un simple coup d’œil. J’étais trop lâche. Je n’aime pas les toilettes des hommes car on ne sait jamais à quoi s’en tenir, où se trouvent les pissoirs, etc. Magda qui n’a pas eu peur d’y entrer, me raconte que quelqu’un a écrit sur le tableau : « Un quartier de lune passe beaucoup trop vite par la fenêtre. Et des quarts de traits divisent mon rêve. » C’est le début d’un poème et en plus, d’un poème que j’ai écrit, et S., le romantique, l’a griffonné sur le tableau des toilettes des hommes. Je me sens à la fois très émue et bigrement lâche.

Quelques jours plus tard, je prends la petite chienne de mon aîné et je vais la promener. La chienne s’appelle Amy et elle est vraiment petite. En fait, elle n’a pas du tout envie de se promener, il fait trop chaud. Dans la Schröttergasse nous rencontrons un chien qui est encore plus petit que notre minuscule chienne : c’est un bébé chihuahua qui s’appelle Léa. Elle est blanche et elle a la taille d’une balle de tennis et elle ressemble étrangement à un rat. Aujourd’hui je voulais m’en remettre au chien comme guide. Avec Amy en laisse, je pensais qu’il me plus serait aisé de découvrir des lieux nouveaux, inconnus. Quand bien même de la hauteur d’un chien.

Amy ne trouve qu’un morceau d’escalope entamée, elle se trouve devant un cas de conscience, voudrait bien l’avaler, mais elle est stoppée dans son élan par une armée de fourmis en marche : l’appétit est le plus fort, mais de courte durée, la trogne couronnée de fourmis, elle fait un bond en arrière et m’entraîne plus loin.

Dans la Grabenstrasse, depuis vingt ans bien sonnés déjà, il y a le même graffiti : « J’AIME M PR». J’aime le graffiti « J’AIME M PR». Une énigme pour moi pendant longtemps. Etait-ce peut-être, vu la proximité de la Grabenkirche, l’expression chrétienne d’un auteur à l’orthographe un peu hésitante (« J’AIME MON PREUCHAIN ») ? Non, la supposition la plus cohérente est évidemment la meilleure, il s’agit certainement d’un prénom féminin. Mais lequel ? A part Priscilla ou Prune, je ne vois pas, depuis vingt déjà, il n’y a que ces deux prénoms qui me viennent à l’esprit. Et Priscilla et Prune ne sont vraiment pas des prénoms grazois. On aurait pu peut-être le transformer plus tard en « PRUCNAL », mais il y a vingt ans, elle n’était pas très populaire et je m’imagine très peu de jeunes en train taguer, qui plus est, « J’AIME MA PRUCNAL » sur un mur.

(S. m’apporte rapidement et sans réfléchir la solution, c’est sûrement « J’AIME MES PROTHESES DE LA HANCHE », car dans la même maison, il y a le cabinet de mon médecin. Vive les prothèses de la hanche !)

Surgit alors une douce réminiscence de l’époque où je ne connaissais pas encore ces lieux que je connais maintenant et de la forte impression qu’ils m’avaient faite lorsque je les avais vus pour la première fois – L’Arsenal du Land. La cour intérieure du onastère des franciscains. L’Institut d’archéologie dans le bâtiment principal de l’Université. Le Kunstgarten. La Starhemberggasse. Oui. C’est cela.

La première fois que je suis allée dans la cour intérieure du Monastère des franciscains, c’était en 2003. D’ordinaire, je ne me rappelle pas les dates. Celle-là, je l’ai retenue, car en 2003 la culture a fait son entrée à Graz et y a organisé de somptueux banquets. L’un des lieux les plus accessibles était le lieu du silence qui se trouvait précisément dans le monastère. J’y suis allée parce qu’il fallait y aller pour écrire un poème ou dessiner (on pouvait prendre du papier et des crayons dans une grande caisse en bois à l’entrée du parcours). C’est un beau cloître en pleine ville et rares sont les gens qui le connaissent. On peut s’asseoir sur un banc et écouter les bruissements du jardin, on peut aussi prier si on le souhaite. Mais ce n’est pas obligé, et c’est bien ainsi. J’ai écrit un poème et je l‘ai glissé dans l’urne prévue à cet effet. Ce fut ma contribution à l’année de la culture 2003. Et inversement, la contribution de l’année de la culture 2003 à ma biographie fut la possibilité de découvrir cette oasis de recueillement.

Le soir, je découvre avec joie une nouvelle rue, la Kettengasse. Je l’ai remarquée lors de mes promenades à bicyclette dans mon secteur, tranquilles et sans but précis, je la prends, elle est étroite et pas très longue. Je débouche sur le Schwimmschulkai et j’accélère immédiatement. Sur le Schwimmschulkai, plus question de hasard, qu’on soit piéton, cycliste ou rolleur, chacun a une destination précise : arriver le plus vite possible à l’extrémité du quai. Parce que le Schwimmschulkai est l’une des rares lignes droites piétonnes visibles de bout en bout à Graz, il en est réduit par les fanas de la remise en forme à se transformer à toute heure en un lieu désagréable associé au stress des loisirs. Mes enfants et ceux d’au moins la moitié des Grazois ont appris ici à faire du vélo et ont été initiés en même temps aux rudes coutumes de la circulation locale. Plus d’une fois ils ont été invectivés par des coureurs musclés qui, dans leur course à la performance, n’avaient pas prévu la présence d’enfants sur leur chemin. Moi aussi je cours, mais comme tous les coureurs que je croise ici ou dans le Stadtpark ou encore dans la Keplerstrasse (ce sera toujours un mystère pour moi de savoir qu’on trouve toujours des gens en train de courir dans les rues de Graz où la circulation est la plus dense), traînent toujours derrière eux un léger soupçon de mauvaise santé, j’essaie de courir modérément, tout au plus trois fois par semaine. A la plus légère indisposition, je reporte allègrement mon crédit de bien-être sans aucune mauvaise conscience. Un gros chien m’observe d’un balcon, il a posé ses pattes avant sur le garde-corps et me regarde, en bas. Un chat blanc et gris croise mon chemin et je suis contente. Les chiens me laissent indifférente, la distinction d’un chat me remplit d’aise pour le moment.

Malheureusement nous avons un chien à la maison. Je n’y peux rien. J’ai cédé une unique fois pour des raisons éducatives et nous avons désormais un chien d’appartement typique, comme il y en a beaucoup à Graz et dans toutes les villes. Comme je l’ai évoqué plus haut, il n’est pas très gros. Quand il n’est pas décidé à aller là où je veux, je l’attrape par son harnais et je le porte comme un sac à main. Je recommence, je dis « elle », car ce n’est pas un chien mais une chienne.

Si je n’avais jamais vécu à Graz, je n’aurais jamais connu l’Eisengasse, le Langedelwehr ou la Starhemberggasse. A cet endroit, ou ailleurs, là où ou vivent des gens qui me boudent ou auxquels je ne parle plus. Nous nous sommes rayés mutuellement de notre vie et c’est souvent arrivé sans drame. La Starhemberggasse est tout comme quelques autres endroits à Eggenberg, un quartier délabré. La municipalité a fait des efforts pour l’améliorer : avec les subventions de l’UE, elle a installé entre autres des balcons pimpants, mais les gens qui y habitent, on ne peut pas les changer et d’ailleurs, ils n’ont pas envie de changer, et je ne sais pas si je dois trouver cela bien ou mal. Il me semble que c’est bien, mais je n’ai pas envie d’habiter dans la Starhemberggasse. J’avais une amie dans la Starhemberggasse à qui il est arrivé comme à bon nombre de mes amis et amies de cesser à un moment ou à un autre d’être mes amis et amies parce que je ne m’intéresse plus à eux. Je ne le leur dis jamais, je trouve un prétexte et je ne cesse de le ressasser dans ma tête jusqu’à ce qu’il devienne une bonne raison. La raison s’impose avec une telle force et une telle clairvoyance qu’il n’est plus nécessaire que je la communique, je coupe le contact et je ne m’en soucie plus pendant très longtemps. Mais un de mes ex habite dans l’Eisengasse, et j’ai à peine commencé à écrire ce paragraphe que je le rencontre dans la Humboldtstrasse : j’attends le 63 et il passe à bicyclette devant moi et nos regards se croisent. C’est un instant de reconnaissance non biblique et nous sommes tous les deux bien contents quand il est passé et nous l’oublions tout aussi vite.

Avec le 63, je vais en direction de Raaba qui ne fait manifestement plus partie de Graz et je ne peux donc pas vous raconter les aventures incroyables (on était à Pâques) qui me sont arrivées ici.

C’est peut être cela aussi: je veux sortir de cette ville afin de ne pas subir ce rappel permanent de mon absence de désir de rester davantage en bons termes avec les gens. Je pourrais affirmer qu’ils finissent par me lasser ou, d’une façon ou d’une autre, par me rebuter. Rares sont ceux qui réussissent à maintenir l’attention. Je n’aime pas que quelque chose soit trop prévisible. Et en ce moment, ça ne concerne pas uniquement les gens que je connais, ça concerne toute ma vie. Et cela ne me cause aucun état d’âme. Peut-être que pour me préserver de cela, d’une manière ou d’une autre, le sentiment d’ennui que Graz induit, se reporte sur mes amis et mes ex-amis. Je ne suis pas la seule responsable.

Et Graz est si petite. Je rencontre sans arrêt des amis que je préfèrerais éviter : des ex, des prétendues amies que, sans raison, je ne recontacte jamais. Dentistes et banquiers. C’en est à pleurer. Je ne sais pas comment les autres le supportent. Je n’ai que de rares échos de certains vrais départs lointains, très lointains. A Vienne, à Berlin ou en Sardaigne, voilà jusqu’à présent les destinations les plus éloignées choisies par mes relations. Quelques-uns, jeunes, sans attache ou artistes, ont recours à plusieurs pied-à-terre dans quelques villes à la mode.

Dans mon lit, il y a un creux et ce creux est récent. Jamais auparavant je ne m’étais trouvée dans ce lieu, dans ce creux, il me rappelle quelque chose de merveilleux. Et je réalise ce qu’est Graz, réellement.

Le stade régional à Andritz. Le jardin de Giovanni. L’école Waldorf sur la Ries. La petite chapelle, si tant est qu’il s’agit d’une chapelle, que l’on voit quand on attend le bus à l’arrêt Weinzödlbrücke. Là-bas en face, sur le versant déboisé.

S. dit qu’il préfère ne pas se demander si, un jour, je m’approcherai de lui et je me donne un coup avec le plat de la main sur le front en pensant : c’était aussi ma devise autrefois. Moi aussi, j’ai été comme ça. Il faut que je me rappelle ce que cette ville représente pour moi, ce qu’elle est maintenant. Lorsque je vais me promener avec S. et aussi lorsque S. n’est pas là. Je vis là, moi aussi.

Aux beaux jours de Graz, je vais dès le matin jusqu’à la Lendplatz pour acheter une tranche de rosbif ou quelques radis. Et pour boire un petit verre, toujours pendant le travail. Je suis à la recherche de cadeaux d’anniversaire et j’entre dans les magasins qui se la jouent comme s’ils étaient dans une ville beaucoup plus grande, comme s’ils étaient Harrods à Londres par exemple. Là, des cantatrices chantent au pied de l’escalator égyptien, Kastner voudra sûrement faire la même chose. Car Kastner affiche le spectacle de l’absence de fausse modestie. Je n’aime pas ce magasin, pourtant il n’y a que là qu’on trouve des cartes de poker, comme au casino, les cartes de poker dont mon fils a besoin, il a eu dix-sept ans. Il en aura bientôt dix-huit et ne veut pas quitter cette ville. Et bien, qu’il reste, me dis-je, je vais chercher son gâteau, au café d’en face. Sur le gâteau on peut lire : longue vie à David.

Aux beaux jours de cette ville, des gens, des amis peuplent mon appartement, boivent et mangent. Lisent et font de la musique, nous sommes tous joyeux. Les voisins avec le nouveau-né, en dessous de chez moi, pensent déjà du mal de moi. Bien qu’ils n’aient emménagé ici que depuis quelques semaines. Le balcon est fendu. Il est en pierre, m’explique-t-on, quasiment impossible, voire totalement exclu, qu’il s’effondre sous la charge infernale de la masse de gens en train de boire, de fumer et de manger. Je ne veux pas mourir dans cette ville en tombant du balcon. Je me jure de quitter Graz avant que mon balcon parte en miettes. Quand on est sur mon balcon, on aperçoit le Schlossberg dans toute sa splendeur, ça va me manquer. Je vais regretter de ne plus vivre à chaud le feu d’artifice de la Saint-Sylvestre, si proche et pourtant à une distance de sécurité des bouteilles de bière ivres. Parfois on entend une ambulance dans la Grabenstrasse, toutes sirènes dehors, hurlantes, incessantes, ce qui veut dire qu’un imbécile en voiture ne s’est pas écarté à temps et l’ambulance est là, maintenant, elle veut passer mais ne peut pas. Toute la cour résonne.

Mes plus beaux jours dans cette ville, ma main dans celle de S. Ailleurs aussi, c’est pareil, mais S. est originaire d’ici. Maintenant il vit ailleurs, mais c’est un bon côté de Graz, me dis-je, d’avoir participé à produire quelqu’un comme S.

Je suis comme soudée ici. J’aime me réfugier dans mes rêves éveillés. Je rêve d’où je viens (ce n’est pas Graz) ou à l’endroit où je veux aller (partout ailleurs). Beaucoup de mes êtres chers ne comprennent pas ce que je reproche à Graz. Alors j’essaye d’expliquer, n’y arrive pas, reste en suspens, me ressaisis et finis la plupart du temps par ces mots : ça fait vraiment trop longtemps que je suis ici.

La Friedrich-von-Gagern-Allee. Le Büchersegler, une nouvelle librairie. La piscine Stukiz et la Rebengasse. Le parc Metahof où je ne suis allée qu’une seule fois et c’était il y a bien longtemps. Beaucoup de choses ne sont pas vraies, on ment beaucoup, j’y pense tout à coup. Je reprends l’idée du bras de fer de la première page et l’ajoute ici en en faisant un poème. Ainsi.

Nous organisons un bras de fer, ma ville et moi
Elle me fait ployer et je riposte
Je ne suis pas très douée à ce jeu
Elle est plus conséquente, elle a des pigeons

Les pigeons ne me dérangent pas vraiment, ce qui m’importune
Ce sont les gens, c’est que je les connais tous, que je connais tout
Que chacun me salue à chaque coin de rue
Personne ne m’embrasse

La ville est petite, mon esprit est grand
Du moins, je m’en persuade. Les oiseaux gazouillent
De cette montagne jusqu’ à mon jardin
La montagne est partout, là où on est il y a la montagne,
Ce qui ne veut pas dire qu’on soit encerclé. Cela par contre me plaît.
Ici on peut respirer.

J’aime passer devant de beaux endroits
J’ai vécu ici des expériences décisives, les premiers baisers
L’amour physique, et ... vous savez bien.
Trois mille promenades à travers des rues étrangères.
En réalité, j’ignore ce qui me dérange,
Dans cette ville, dans ma petite ville.
Elle m’a bien eue encore une fois.

 

Traduit de l'allemand par Anne Ravaux

Anne Ravaux vit à Nancy, en Lorraine. Elle a étudié les Lettres allemandes à l’Université de Nancy et enseigne depuis de nombreuses années l’allemand et le français et mène des actions pédagogiques variées. Elle a séjourné à Hambourg (RFA) et vient régulièrement à Graz (Autriche). Elle collabore depuis 20 ans, en tant que traductrice indépendante, avec le bureau de traductions Yplus de Graz.