La rivière Mur divise la ville et la traverse pratiquement sous terre. Le cours d’eau régulé et rectifié a creusé si profondément son lit que désormais on ne fait que l’entrevoir. Il en va de même pour les émotions des Grazois. Contrairement aux personnages des films américains qui s’expriment à cœur ouvert, les gens d’ici retiennent leurs émotions.
En es-tu vraiment sûr ?
Nous étions accoudés au bar du café cubain près du Stadtpark. L’air était enfumé et derrière le comptoir, on brassait des cocktails. Elle me racontait l’histoire des quinze dernières années, les tournants qu’avait pris sa vie et qui l’avaient menée récemment sous d’autres cieux.
M’est apparu alors comme une évidence ce que je recherchais réellement : avoir le cœur libre.
Elle riait. Son cœur palpitant se dessinait sous sa robe rouge. « Ce n’est pas facile », disait-elle, faisant allusion à l’homme dont elle voulait se séparer. Ce n’est pas facile, car pour obtenir sa liberté, il faut parfois décevoir les gens qui nous sont proches.
Plus tard, elle monta sur la scène qu’on avait dressée dans le coin. Elle ferma les yeux, laissa les sons monter en elle et sa voix se déversa, tour à tour douce, roucoulante et gloussante ou coupante. Elle caressait le micro de ses doigts, l’enveloppait de sa voix et à cet instant, j’eus l’impression qu’elle avait atteint la liberté qu’elle recherchait. Mais le critique musical qui avait pris place au bar à côté de moi, réduisit à néant l’harmonie de cet instant en me chuchotant à l’oreille : « Mais regarde donc ses sourcils froncés et crispés ! Et pour une chanteuse, elle a bigrement du mal à chanter juste. »
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Le lendemain, je regardais des reliques qui respirent et, en inspirant, se focalisent sur l’inspiration. Pour devenir inspiration. Et expirer ensuite. Et pendant l’expiration, se concentrer entièrement sur l’expiration. Avoir la conscience de l’expiration. Et puis, percevoir à nouveau l’inspiration. C’est ainsi qu’on libère entièrement son esprit. Voilà ce qu’enseigne Bouddha, l’Eveillé. Les reliques de Bouddha, ainsi que celles des maîtres bouddhistes du Tibet, ont été exposées au centre bouddhiste en face du Kunsthaus pendant trois jours au printemps 2011. Les reliques appelées ringsel en tibétain ressemblaient à des perles blanches de la taille de grains de poivre ; d’autres à de fines particules rouges comme la peau d’un fruit qui aurait été râpé. On dit que ces substances viennent des cendres des corps incinérés et que, selon le type de reliques, elles devraient apporter la paix dans le monde car l’énergie des saints se concentre en elles.
Les reliques étaient conservées dans des récipients en verre gros comme la main qui s’étiraient en un cône et avaient la forme des stupas bouddhistes. Au centre de la table sur laquelle les pièces exposées attiraient les regards des visiteurs, trônait une statue de Bouddha, brillant comme de l’or. Ces statues ont un effet très apaisant sur moi et je me laissai envahir par l’atmosphère pacifique qui régnait dans cet espace restreint. Je regardais les étagères contenant les reliques, scrutais attentivement les formes des grains et des fils éclairés par des spots et fis le tour de la table comme il était recommandé, dans le sens des aiguilles d’une montre. On pouvait se dire que ces reliques étaient aussi vraies que les éclats de la croix du Christ qui avaient fait le tour de l’Europe au Moyen-Age et qui auraient atteint la taille d’un bosquet s’ils avaient été tous rassemblés. « Oublie l’authenticité, là n’est pas le problème », m’expliqua celle qui m’accompagnait et qui éprouvait en toute objectivité un profond respect pour tous les propos mystiques. Nous fîmes le tour de la table en prêtant ça et là une attention soutenue aux reliques et finîmes notre ronde devant une nonne bouddhiste, vêtue d’une robe rouge carmin, qui était assise dans un fauteuil dans le coin et tenait dans la main un reliquaire. On pouvait s’agenouiller devant elle pour qu’elle pose un instant la relique sur le haut du crâne. Ce que je fis. Je m’agenouillai et la nonne fit glisser doucement le vase sur le sommet de ma tête en murmurant quelque chose, de toute évidence un mantra. Cet effleurement de la tête généra une sensation de chaleur dans tout mon corps. Ce n’était pas renversant mais très agréable – comme le toucher d’un masseur expérimenté. Y avait-il en fin de compte quelque chose de vrai dans ce qu’on raconte à propos de l’énergie des maîtres contenue dans les reliques ? Ces maîtres qui, concentrés sur eux-mêmes dans l’inspir/expir, arrivaient à atteindre ce que mon amie chanteuse recherchait pour elle-même.
Plus tard, sur le pont de la Mur devant le Kunsthaus : l’Ile sur la Mur jetait des feux bleutés dans la rivière tumultueuse, l’église des Franciscains rayonnait vers le ciel dans l’obscurité de la nuit et même les tags qui couvraient toute la surface du socle du pont étaient illuminés. La sensation de chaleur était encore bien présente, mais je n’étais pas vraiment proche de l’illumination. Et mon cœur ? Etait-il libre ?
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Sur la Jakominiplatz, on voit dépasser des mâts aux couleurs pâles qui se divisent dans la partie supérieure en deux branches comme des arbres aplatis auxquels sont accrochées des lanternes. Les tramways négocient en grinçant la courbe des rails, les bus amorcent le virage les menant au terminus, s’arrêtent en soufflant péniblement, les portes s’ouvrent et un flot de voyageurs en sort. Les piétons traversent à la hâte l’asphalte et les voies, les cyclistes sonnent pour se frayer un passage dans cet enchevêtrement. Sur la place devant le Steirerhof, des banlieusards attendent sous de vrais arbres les bus régionaux qui les emmèneront hors de la ville, se retournant sur chaque voiture qui, dans cette accumulation de sens interdits, tente de trouver un chemin au milieu de ce labyrinthe fléché de panneaux. De l’eau jaillit d’une fontaine au ras du sol. C’est là que je rencontrai par hasard Manfred, un ancien collègue de travail qui était responsable du service informatique dans mon ancienne entreprise. Il avait changé, il avait maigri et affichait un air plus décidé. Peut-être parce qu’il avait troqué l’ineffable veston à carreaux d’un autre âge contre un blouson de sport griffé noir.
« Comment je vais ?! Bien, merci, depuis que j’ai apprivoisé mon cancer. »
Interloqué, j’avançai prudemment : « Le cancer ? ». Manfred fit état des mois passés qui auraient pu être tirés d’un livre intitulé « Mon année fatale » : d’abord le divorce et puis l’apparition de la maladie. Et le dénouement rapide : examen de routine, prise de sang, valeurs supérieures à la moyenne, nouvel examen, marqueur du cancer, diagnostic, chimiothérapie.
« Quand tu es chez le médecin et qu’il te dit ‘cancer ‘, c’est comme si on te donnait un coup sur la tête. Mais j’ai eu la chance d’avoir une tumeur qui n’en était qu’au premier stade. La thérapie a agi de façon optimale. Chaque fois qu’on me gavait de médicaments à l’hôpital, j’étais complètement groggy, mais j’allais quand même travailler. Cela m’a permis d’oublier mes soucis.
Car tout a commencé en fait avec le divorce. Ma femme allait souvent à des séminaires le week-end : la voix intérieure. Ecoute-toi toi-même. Voyages avec des chamans et autres sornettes. Et lorsqu’elle est rentrée d’un de ces séminaires chamaniques, elle m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas se réaliser à mes côtés et que pour cette raison, elle avait décidé de divorcer. Elle m’a dit cela, au bout de vingt ans ! Je suis tombé des nues. Même les enfants n’ont pas compris ce qui arrivait à leur mère, mais bon, les enfants sont déjà adultes.
Elle a déménagé, nous avons divorcé, vendu la maison – dissous deux décennies de contrat. Et au premier anniversaire de la séparation, j’ai appris qu’on avait diagnostiqué un «cancer ». Ce fut un coup dur. Mais maintenant ça va mieux. Les résultats des analyses de sang sont stables et il semble que l’affaire se présente bien. Et toi, où en es-tu ? »
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Herrengasse à Graz, printemps 2011. Tous les 30 mètres, il y a quelqu’un assis ou à genoux sur le bitume qui tend un gobelet en carton vide aux passants de la zone la plus commerçante du centre ville de Graz. La plupart sont des roms d’Hostice, un village de l’est de la Slovaquie. Comme ils ne trouvent pas de travail chez eux, et comme l’UE n’a rien fait en ce qui concerne l’aide aux tsiganes, les habitants d’Hostice sont dans les rues de Graz. Ils s’installent devant les supermarchés, les bureaux de postes, les lieux publics et espèrent glaner quelques euros. De nombreux passants voient ces gens à genoux avec irritation et même avec répulsion. La plupart des mendiants n’ont pas de handicap physique. Ils ne trouvent tout simplement pas les moyens de s’en sortir là où ils vivent et ils essayent donc en toute saison, par n’importe quel temps, de trouver de quoi se mettre sous la dent sur le bitume des rues de Graz. Ce qui risque de ne plus durer très longtemps.
Les mendiants sont comme des échardes dans les pieds des commerçants. Après un long combat politique, le gouvernement du land de Styrie, avec les voix des députés socio-démocrates et également celles des chrétiens-démocrates, a voté en février 2011 une loi qui, à dater de mai 2011, interdit aux mendiants de s’installer sur les places publiques. Les habitants d’Hostice ont alors – comme le disent les requérants de cette interdiction - la possibilité de chercher un travail, car à la même date les restrictions de travail pour les citoyens de l’est de l’UE ont été levées.
La mendicité a déjà été interdite à Graz par le passé. L’arrêt fut promulgué en 1648 – la dernière année de la guerre de trente ans. Pour informer les contrevenants concernés de ce qui les attendait, on avait déposé aux portes de la ville des panneaux de bois peints qui représentaient les sévices auxquels ils devaient s’attendre : le fouet, le fer ou la pendaison. L’un de ces panneaux est encore visible au Riegersburg en Styrie de l’est – dans l’exposition consacrée à la chasse aux sorcières. Il est encadré de ces mots : « Ecoutez bien, Tsiganes, n’allez pas plus loin. Vous devez quitter le pays, sinon vous serez maltraités. » Aujourd’hui on dirait : « …. frappés d’une amende administrative de 2000 euros. »
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Non loin de la Paulustor qui interrompt les remparts de la ville au nord-ouest, des flammes de la hauteur des maisons s’élèvent dans le ciel. On a érigé un bûcher à l’aide des livres et des écrits acheminés en carrioles des quatre coins du pays. Les parchemins et les papiers sont maintenant la proie du feu. Nous sommes le 8 août 1600, et sur le bûcher brûlent les écrits de Luther, Calvin, Zwingli et de tous ceux qui ont mis toutes sortes de sornettes dans la tête des nobles du pays et des états inférieurs, oui même des paysans et valets : la liberté et un Dieu – qu’Il me garde - au niveau de compréhension du peuple ordinaire. Les 10 000 livres hérétiques qui ont été rassemblés par les commissions religieuses du souverain et de son Prince-évêque, sont la proie de la fournaise par cette soirée d’août caniculaire.
Deux semaines plus tôt, les nobles du Land ont été mis au pied du mur : ils ont dû choisir entre la soumission totale à la souveraineté de droit divin de l’empereur et de son représentant, l’archiduc d’Autriche intérieure, qui réside dans le château de Graz, et le départ définitif du pays. Plus d’un opte pour l’exode. Parmi les nombreux érudits attachés aux préceptes de la Réforme, se trouve le mathématicien Johannes Kepler qui enseigne à Graz. Les écrits partent en fumée et Graz redevient catholique. Et pendant 150 ans, des centaines de personnes accusées de sorcellerie et de magie sont exécutées en Styrie.
L’archiduc Ferdinand fait venir les capucins à Graz pour marquer son triomphe sur les protestants. Il fait ériger un monastère et, attenant à l’édifice, l’église Saint-Antoine à l’endroit même où les livres ont été brûlés. En 1782, le monastère fut fermé et l’église conservée, mais elle ne fonctionne plus comme telle. Actuellement, elle abrite le musée d’Ethnologie européenne du land, et lorsqu’on visite une exposition, on peut jeter un coup d’œil sur l’intérieur baroque de l’ancienne église au-dessus de la galerie des grandes orgues.
Sur le retable réalisé en 1602 par le peintre de cour Pietro de Pomis, on peut voir, porté par des anges, le Schlossberg de Graz qui est béni par le Christ ressuscité. Et dans le coin en bas à droite, Ferdinand III, le souverain d’Autriche intérieure. Il avait sa cour à Graz et était un grand défenseur du catholicisme devant Dieu. Entièrement soumis aux jésuites et soutenu par son équivalent religieux, le phtisique et fulminant Martin Brenner, Prince-évêque de Seckau, il empêcha toute velléité de libre-pensée dans le pays.
Sur le bâtiment situé en face du Schauspielhaus, les blasons prestigieux de Ferdinand de Habsbourg et de sa femme Marie-Anne de Bavière, rappellent le faste avec lequel ce dernier a métamorphosé la ville en capitale princière de taille européenne. Le même Ferdinand devait être couronné empereur 16 ans après l’autodafé de Graz sous le nom de Ferdinand II et entraînerait en 1618 l’Europe dans la folie et les misères de la guerre de Trente ans.
« L’histoire se répète - inébranlable », dit mon accompagnateur, le guide. Il m’a conduit sur les lieux où Pietro de Pomis a laissé des traces, d’abord au Mausolée de l’empereur Ferdinand qui fut construit en face du château de Graz entre la cathédrale et son presbytère, selon les plans de l’artiste de cour.
On peut deviner l’histoire d’un lieu si on est un fin limier en la matière, mon accompagnateur en est persuadé. Des pans d’histoire le font vibrer : le sol sur lequel on se trouve, les bâtiments qui nous entourent, les contemporains, héritiers des gens qui vivaient ici autrefois. Toutes leurs actions ont laissé des traces. « Ainsi, si tu entres dans un édifice qui a été transformé, tu t’en rendras compte, me dit-il. Tu devineras l’esprit d’une caserne, même si désormais elle abrite des logements, la misère des laissés pour compte s’insinuera dans tes narines si tu entres dans un jardin d’enfants qui était à l’origine un orphelinat. L’histoire flotte comme une fine couche de poussière sur les bâtiments, les rues, les villes et toute l’étendue du pays.
Cela a l’air un brin ésotérique.
C’est même totalement ésotérique parce qu’il n’existe aucune méthode pour mesurer les vibrations que l’histoire laisse derrière elle. Mais si tu ouvres bien les yeux en déambulant dans Graz, tu verras l’histoire transparaître : l’autodafé de 1600 et l’incendie de la synagogue en 1938, l’expulsion des protestants, les procès des sorcières et l’expulsion des mendiants, le désir de droit et d’ordre jusqu’au plus petit détail, la profession de foi en faveur de l’Allemagne nazie en 1938 - 3 semaines avant l’Anschluss de l’Autriche. Mais il y a aussi une histoire de l’ouverture - l’une au XIXème siècle sous l’archiduc Jean qui a amorcé de nombreuses réformes, et une ouverture intellectuelle qui a vu à la fin des années 60 affluer l’art contemporain dans la ville, provoquant avec le ‘steirischer Herbst’ les bourgeois et les conservateurs. Dans les années 70, des citoyens courageux empêchèrent la construction d’une autoroute qui aurait dû traverser la ville. Et dans les années 90, Graz s’est proclamée ‘Ville des droits de l’homme’. Cette histoire, tu la verras et la ressentiras à Graz.
Et tu verras que la ville qui s’était ouverte de 1970 à 2000, se referme à nouveau depuis quelques années et se bride. Les drogués, les chômeurs, les mendiants ne sont pas acceptés, ils sont bannis des places publiques à coup d’arrêtés, de décrets et de lois. Il est mal vu à Graz de téléphoner dans les transports en commun ; les cadenas avec lesquels les amants témoignent de leur amour sur les parapets des ponts, sont arrachés à la pince et mis à la décharge, apparemment pour des raisons de statique ; dans les espaces verts au bord du Thalersee à proximité de Graz - lieu d’excursion prisé par les familles le week-end -, les familles turques et kurdes n’ont plus le droit de faire des barbecues car cela dérange les riverains ; non seulement la police, mais aussi une garde municipale vêtue d’horribles uniformes noirs (les chemises noires), patrouille dans les rue de la ville. Elle est payée pour arrêter les cyclistes qui roulent dans les larges allées du Stadtpark, car ces allées sont réservées aux piétons (et à la tombée de la nuit, aux petits dealers, mais à cette heure-là, on ne la voit jamais en action). Tu pourras observer toi-même tout ce qui se passe à Graz ».
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Sur l’autre rive de la Mur, là où autrefois les artistes italiens avaient leurs quartiers et où réside aujourd’hui une large minorité turque et bosniaque, se dresse l’église paroissiale Saint-André qui, de l’extérieur, se détache des autres églises de Graz depuis sa rénovation en 2010. Des noms, des phrases et des mots de couleurs vives ont été peints en majuscules sur ses murs blancs : on peut y lire « Skepsis » (scepticisme), « don’t worry » (pas de souci) et « Blaues Wunder » (mauvaise surprise). Les expressions « Musterknabe » (enfant modèle) et « Rosinen Rosinen » (raisins secs raisins secs) ornent la tour de l’église. A l’intérieur, quelques aménagements contemporains se heurtent à l’espace baroque : un autel et une colonne couverts de miroirs, des vitraux modernes, une chapelle latérale peinte à la diable. « Affreux », chuchote une femme du groupe de touristes qui suit les explications d‘un guide évoquant avec respect les noms des maîtres baroques et omet de citer, ne serait-ce qu’un seul, les noms des artistes contemporains qui abordent ici la foi.
J’ai rendez-vous avec Hermann Glettler, le prêtre de la paroisse. Quelques personnes sont déjà dans son bureau : Beba, une photographe de Styrie du sud, et Henry, un artiste des médias canadien, qui a mis en place sur l’un des vitraux une installation composée de sept moniteurs superposés qui transmettent des séries d’images. On m’apporte un café. Les artistes prennent congé. Hermann veut s’accorder un peu de temps pour répondre à mes questions. Par exemple : comment la liberté de l’art s’accommode-t-elle de l’église?
Il rit. On peut dire qu’il existe une énergie de friction. Oui, c’est tout à fait ça. L’art a une autre vision que l’église, précise le prêtre. Et pourtant, il existe de nombreux recoupements. Et peut-être justement, cette orientation commune pour rendre l’homme apte à trouver sa liberté. Saint Paul dit : « Vous êtes voué à la liberté. » La liberté dans le Christ. C’est-à-dire que l’homme est libre grâce à l’Evangile. Il n’est pas écrasé par la loi. Aujourd’hui on dirait : tu n’es pas écrasé par la loi de multiples exigences ou de standards de vie parfaits ou encore de tout ce que nous avons élevé aujourd’hui au rang divin : la nécessité de réussir ou d’être actif ou encore, comme l’a énoncé une théologienne, la nécessité de se plier à la tyrannie de la vie réussie. On peut laisser derrière soi ces multiples exigences très asservissantes, en dépit de toutes ces conditions la joie de vivre existe – car on ne doit pas craindre la mort. Elle n’a pas le dernier mot.
Et qu’en est-il de la liberté du cœur ?
Dans la tradition judéo-chrétienne, l’idée de la rencontre est centrale. Se perdre soi-même dans l’autre. Ainsi, il en va de même dans une relation humaine où les moments les plus intenses sont ceux au cours desquels on s’oublie soi-même. Tant qu’on s’observe soi-même et qu’on dirige la façon dont on peut assurer son bonheur dans son programme de vacances etc., on ne peut pas tout à fait accéder à l’autre. Dans cette tradition, il faut chercher les moments les plus intenses, non pas dans le vide comme dans les traditions de l’Extrême-Orient, mais dans l’autre. Il en va de même dans la relation aux hommes que dans celle à Dieu.
Dans le bureau d’Hermann règne un désordre créateur. Des caisses remplies de brochures, sa table de travail tapissée de notes. Ici règne une activité intense. Hermann Glettler est non seulement le prêtre artiste de la Styrie, mais sa maison est le premier point de chute pour les catholiques africains de Graz et pour les migrants qui se sont installés dans le quartier de Gries. Un mélange très haut en couleur.
Je dis : « En réfléchissant à l’idée de liberté du cœur, je me suis heurté à la notion de ‘acédie’,un des sept péchés capitaux qu’on appelle ordinairement la paresse spirituelle. Qu’en est-il de la paresse spirituelle ? » Je voudrais savoir ce qu‘en pense Hermann.
« Selon la Bible, l’homme participe à la réussite de la création, m’explique le prêtre. Il doit y apporter sa contribution. Le péché de la paresse spirituelle se dit Acedia en latin et il signifie qu’avec l’oisiveté et le refus de développer ses capacités créatrices et communicatives, l’homme finit par devenir intérieurement indolent et paresseux et qu’il ne contribue plus à la réussite de la création. Le cœur s’encrasse, comme le souligne avec force l’Ancien Testament. En fait, il s‘agit d’un phénomène de prospérité. Il n’y a plus de désir, il ne reste plus rien à faire, mais on veut jouir bêtement ou uniquement consommer. L’acédie est la perte du désir. » Par ailleurs, nous vivons à une époque où une partie de la population travaille trop. Ne plus pouvoir rien lâcher ou ne plus pouvoir se reposer est également, à mon sens, un péché grave. Ne plus pouvoir laisser tomber. Il faut se prouver par son activité. Une outrance de l’homo faber qui ne se sent exister que s’il est actif. Voilà encore un aspect de l’acédie. Une sorte de paresse hyperactive ».
Nous sortons. D’autres arrivent. ENKS, un peintre du Ghana qui vit depuis 2003 à Graz, apporte une de ses toiles naïves, un grand format destiné à orner le mur extérieur du presbytère. Anton Lederer de la galerie
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La beauté des immeubles situés à l’est de la ville réside dans la vue qu’ils offrent sur la forêt escarpée au milieu de la ville : le Schlossberg et les quelques ruines des fortifications de Graz, vestiges de 1809. Ces fortifications ont dû offrir un spectacle imposant. Et imprenable. Ni les Ottomans au XVIème et au XVIIème siècle, ni les troupes françaises au début du XIXème n’ont pu les forcer. C’est pourquoi, après la victoire sur les Autrichiens lors de la bataille de Wagram, Napoléon fit inscrire dans le traité de paix que les fortifications de Graz devaient être rasées. Les bastions, les talus, les murs et les bâtiments - à quelques rares exceptions - furent dynamités et les matériaux évacués, et la montagne jadis chauve fut plantée d’arbres.
En 1810, ce fut au tour d’un autre Bonaparte de s’installer à Graz : Louis, le frère cadet de Napoléon, avait renoncé à la couronne de Hollande, et avait choisi Graz – pourquoi, on se le demande - comme lieu d’exil. Sur le chemin de Graz, il avait rencontré Goethe qui l’a décrit comme un contemporain fin et sensible. Louis Bonaparte fit l’acquisition d’une villa non loin de Rosenhain et, inspiré par sa rencontre avec Goethe, il écrivit son roman Marie, ou les peines de l’amour. On disait de lui qu’il était d’une jalousie maladive, en tout cas son union avec Hortense fut un échec. Ce mélancolique à fleur de peau qui menait en exil une vie retirée, se sentait particulièrement bien à Graz. Son endroit préféré se trouvait près de l’église Maria Grün, ou plutôt, comme on l’appelait autrefois, Maria im Grünen. Aujourd’hui encore, il faut traverser une partie de forêt aussi dense qu’une jungle pour atteindre l’église où une plaque commémorative rappelle l’exil du roi. Son poème « Adieu» y est inscrit – en français et en allemand. Louis quitta Graz en 1814 lorsque l’empereur d’Autriche François fit alliance avec les Russes contre Napoléon. Le poème de Bonaparte commence par la strophe :
Adieu florissante contrée
Où mon sein comprimait les maux
Et où mon âme fatiguée
Souvent a rêvé le repos
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Si l’on tire un trait entre le Schlossberg et l’église de Maria Grün et que l’on trace un triangle en direction de l’est, on débouche sur l’hôpital du Land de Graz où se trouve également depuis quelques années la faculté de médecine. Ici, les cardiologues sont chez eux. Il y a ceux qui transplantent des cœurs et ceux qui les soulagent.
Le Professeur Max Moser est un expert en matière de chronobiologie et de recherche sur le stress. Il a observé la charge de stress chez les ouvriers du bâtiment et montré l’effet curatif des exercices rythmiques sur l’organisme humain. Les mantras du Moyen-Orient par exemple - Om mani padme hum - prolongent la phase de repos chez les hommes ; mais c’est l’hexamètre qui a un effet calmant bien meilleur sur le corps comme en attestent les méthodes personnelles développées par le chercheur.
Âme immortelle chante ‘rédemption aux pécheurs’
Qu’accomplit le Messie sur terre humainement,
A la lignée d’Adam, offrant l’amour divin
Une fois encore par le sang de la Sainte union.
Les méthodes de mesure de Max Moser ont mis également en évidence la conclusion suivante : il existe des cœurs qui fonctionnent en cadence et dont les battements ont la régularité d’une poinçonneuse. Ces sont les cœurs des malades ou des gens sur le point de mourir. Le cœur sain a, quant à lui, un rythme de base qui varie sans cesse. Il bat tantôt vite, tantôt lentement ; les courbes de son rythme cardiaque ne se prévoient pas à l’aide de formules. Un cœur sain ne bat pas régulièrement, mais oscille autour d’une valeur moyenne, explique le professeur Moser. Un cœur sain ne marche pas au pas, il danse.
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« Cela t’a plu ? », me demande la chanteuse à la fin de sa prestation sur scène. Les artistes veulent toujours savoir comme ça s’est passé, s’ils ont été bons ou pas. Il en va de même pour moi. Je me bats avec chaque mot. Chaque phrase peut être fausse, chaque mot peu me laisser planté là comme un idiot. Je doute de mon texte, je ne suis pas sûr que les mots traduisent ce que j’ai dans la tête. Mes idées ont leur logique et leur réalité, et me semblent belles tant qu’elles sont encore à l’état de pensées (bien que ce ne soit pas un critère pour qualifier une pensée). Mais j’ai peur que les mots qui succèdent aux pensées résonnent affreusement, comme une porte qui grince. Je change d’espace et de temps, je ne maîtrise même plus les temps de narration qui s’entremêlent. Ce mouvement me libère peut-être de mon doute. Doubt can make you stop. J’ai trop lu, trop entendu, je sais trop de choses. Je pense aux auteurs de renommée internationale qui ont vécu à Graz et ont rempli la ville de leur poésie : Brodsky, Handke, Pynchon, Herta Müller, Jelinek. Je dois tout oublier pour avoir les coudées franches dans le texte. Redevenir un enfant pour ne rien devoir. Et j’espère néanmoins que le texte va plaire, qu’il ouvrira des horizons à ceux qui le liront, sans que la porte grince. Et maintenant elle me demande : « Tu as aimé ? »
Les mystiques recherchaient toujours la liberté du cœur dans l’instant, dans un état de présence totale, dans la perception. C’est ce qu’on avait pu ressentir dans cette musique, irradiée par sa présence sur scène, et même si le critique musical qui avait quitté le bar depuis longtemps, avait dit à juste titre qu’elle ne chantait pas chaque note avec la justesse requise, cette capacité à être ici et maintenant représentait pour moi bien plus que la réplique exacte d’un mouvement musical absolument dans le ton. Je ne lui dis rien de tout cela. Je dis simplement : « J’ai trouvé ça super.»
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Graz a collectionné les titres. Patrimoine culturel mondial, ville de culture et ville de délectation au niveau touristique ; ville de l’automobile et ville verte sur le plan économique ; city of design, ville commerçante et ville des droits de l’homme, une ville dans laquelle le droit à la mendicité est passible d’une amende. C’est une ville riche où il fait bon vivre au cœur de l’Europe, c‘est une ville qui exerce sur elle-même et ses citoyens une contrainte sans modération. C’est pourquoi elle rayonne le mieux lorsqu’elle disparaît sous un ciel bas et lourd.
Lors des sombres journées d’hiver où un épais brouillard règne sur la ville, c’est un ravissement sans nom que de monter en nacelle jusqu’au Schöckl, la montagne des Grazois. A dix kilomètres de la ville, le haut plateau crève le ciel à une altitude de 1445 m – assez haut pour être au-dessus du brouillard. Quand on se trouve par une telle journée sur le Schöckl et qu’en bas à 1000 m la couverture épaisse de brouillard s’étend sur la ville, tandis que le soleil darde ses rayons sur les visages, on s’imagine être à la plage. Avec une vue sur une mer de nuages sur laquelle se détachent, à l’ouest et au sud, les montagnes. Liberté absolue.
Traduit de l'allemand par Anne Ravaux
Anne Ravaux vit à Nancy, en Lorraine. Elle a étudié les Lettres allemandes à l’Université de Nancy et enseigne depuis de nombreuses années l’allemand et le français et mène des actions pédagogiques variées. Elle a séjourné à Hambourg (RFA) et vient régulièrement à Graz (Autriche). Elle collabore depuis 20 ans, en tant que traductrice indépendante, avec le bureau de traductions Yplus de Graz.





